25 juin 2008
26e MARCHE DE LA POESIE
Le 26e Marché de la Poésie
a eu lieu entre le 19 et le 22 juin
Place Saint-Sulpice (M° Saint-Sulpice)
Présentation du livret de notre dernier spectacle : Marivaux ou le jeu de l’amour et du langage de Marie Silvia Manuel
Autres publications des éditions Les 4 Saisons : Quoi de Neuf ? Corneille ! et Goldoni ou la Gaîté à l’italienne de Marie Silvia Manuel, Ni Ange ni bête de Michel Pilorgé et L’Exil de la Cigogne de Luis Del Rio Donoso
Présentation des recueils de poésie :
La Soif des Oasis de Dominique Aguessy et Echappé belle de Anne BEVE
Présentation des revues :
Les 4 Saisons, Missives et La Porte des Poètes.
Exposition de Hector Hernandez Rubilar (Chili), Graciela Ramos (Chili), Doris Ospina (Colombie) et les céramiques de Michel Llinares (France)
Présence des poètes : Mohamed Ben Ouirane (Tunisie), Elqui Burgos (Pérou), Dominique Aguessy (Bénin), Ivan Treskow (Chili), Luis Del Rio ( Chili), Doris Ospina (Colombie), Jean-Noël Cuenod (Suisse), Chrtistine Zwingmann (France),
et des comédiens : Annik Alane, Eric Chevallier, Serge Daviot, Marie Silvia Manuel, Michel Pilorgé, Nathalie Roussel, Eric Pierrot, entre autres.Photo de gauche : Michel Pilorgé, comédien
Photo de droite : Hector Hernandez Jubilar, peintre aux côtés de Luis Del Rio, poète et de Nathalie Roussel Toscan du Plantier, comédienne
Plus bas quelques photographies d'ambiance avec Eric Chevallier, comédien et sculpteur
24 juin 2008
BUREAU ET CONSEIL D'ADMINISTRATION
PRESIDENT : Michel PILORGE
VICE-PRESIDENTE : Annik ALANE
VICE–PRESIDENT : André FALCON
SECRETAIRE GENERALE : Nathalie ROUSSEL TOSCAN DU PLANTIER
SECRETAIRE GENERALE ADJOINTE : Antoinette GUEDY
TRESORIER : Jean Pierre LE FOULON
TRESORIERE ADJOINTE : Diane DE BIEVRE
Membres du Conseil
MESDAMES :
Bérengère DAUTUN
Corinne LAHAYE-DARRAS
Anne LEFOL
Françoise GANGLOFF
Marie-Silvia MANUEL
Noëlle MUSARD
Nicole ZOBEL
MESSIEURS :
Robert BAZIL
Philippe BRIGAUD
Cédric COLAS
Jacques CIRON
Emmanuel DECHARTRE
Dominique DELOUCHE
Bernard LAVALETTE
28 avril 2008
NUMERO 282 PAQUES 2008
DERRIERE L’HUMILITE, LA RESURRECTION
C’est très simple, peut-être un peu simpliste ; tant pis, je vous livre le fond de ma pensée.
«La Résurrection, c’est le retour de la mort à la vie».
Avant le Christianisme «Les religions à mystère et en particulier les mystères d’Eleusis, ainsi que les cérémonies funéraires égyptiennes, témoignent de la vivace espérance humaine en la Résurrection. Les rites d’initiation aux grands mystères étaient des symboles de la résurrection attendue par les initiés».
L’Eglise Catholique a fait de la Résurrection du Christ un dogme, c’est-à-dire une vérité à laquelle nous croyons – signe d’appartenance à la communauté -. «Dieu est Amour. Il nous ressuscite dans l’Amour, par Amour et pour l’Amour. À la Résurrection, nous serons pour toujours auprès du Père dans la joie et la plénitude promise par les Ecritures».
Aujourd’hui il semble difficile de croire en une chose à laquelle on n’adhère pas du fond de sa conscience, même en étant un pratiquant sincère…
Comment donc aborder cet absolu de la foi ?
Que représente le miracle de Lazare (pour n’en citer qu’un) sortant de son tombeau et qui n’est qu’un avant-gout de la Résurrection ?
Et surtout que représente la Résurrection glorieuse, pendant les Quarante jours d’après Pâques, où le Christ est là, bien présent mais profondément autre ?
Marie-Madeleine, l’amour absolu, ne le reconnait qu’après qu’il se soit fait reconnaitre : «Rabounni», murmure-t-elle stupéfaite.
Profondément autre encore quand il lui dit : «Ne me touche pas» ; et cependant totalement incarné quand il mange avec ses disciples du pain et du poisson d’un bel appétit en une première mémoire Eucharistique.
C’est d’ailleurs à ce signe que les disciples Le re-connaissent définitivement et d’individus déprimés deviennent des êtres fous d’Espérance.
Profondément humain également quand il propose à Thomas de toucher son côté, de toucher la vérité de sa souffrance : mais déroutant, déconcertant quand il apparait et disparait de la pièce où quelques-uns sont assemblés (en son nom ?) sans passer par la porte, en un curieux numéro de passe-muraille qu’il n’est pas aisé d’accepter aujourd’hui. (Ni de transmettre aux demandeurs de sens).
Qu’est donc la Résurrection pour nous, hommes et femmes de notre temps ?
Il m’a paru important d’y réfléchir ensemble dans ce numéro des Quatre Saisons.
«La Résurrection suppose une dépossession de soi-même…» a dit dans une homélie, Philippe Desgens, Aumônier des Artistes.
Qu’est-ce que ça voudrait donc dire cette "dépossession de soi-même", sinon un abandon (même partiel) de l’orgueil, de la volonté de dominer ?
Qu’est-ce ça voudrait donc dire sinon un regard un peu miséricordieux, un peu d’écoute à l’Autre ?
Et si la Résurrection, cette Résurrection-là en tout cas, était à notre portée, dans notre vie de tous les jours, par la simple décision de mettre l’Amour dans nos pensées et dans nos actes, même seulement un peu ?
La Résurrection c’est aussi un sourire donné, un sourire reçu.
Ce numéro des 4 saisons est dédié à tous ceux qui, comme moi, pensent qu’il est aujourd’hui raisonnable de croire en la Résurrection parce que c’est la seule arme efficace contre la désolation.
Michel PILORGE
P.S. Un début de réponse m’a été donné par un poème de Francis Jammes que ce vieux mécréant de Georges Brassens chante comme d’autres prient pudiquement, simplement....
Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l’oiseau rappelant l’oiseau tombé du nid
Par l’herbe, qui a soif et recueille l’ondée
Par le baiser perdu par l’amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue Marie.
Nathalie Roussel : «La Culture est en danger ».
Il est entendu de soutenir que la Culture est en danger.
L’indéniable précarité de nos professions et son cortège de laissés pour compte, chacun de nous peut en témoigner, nous force à l’empathie envers nos camarades en prise avec des difficultés fondamentales liées à la pratique de leur art et par voie de conséquence, à leur survie. Je ne m’exclue pas de cette catégorie et je cherchais, au-delà de mon travail à me sentir utile.
Grâce à la rencontre avec Michel Pilorgé, j’ai choisi les petits chemins de l’entraide, ceux du foyer Edwige Feuillère.
Cette association sort chaque année de l’ombre lors de la fête de l’U.CT.M au théâtre de Paris. Celle du 17 décembre 2007 fût le terrain de mon apprentissage autant que celui de mon chemin de Damas. Un défi où l’angoisse de la novice et l’énergie suscitée par l’urgence m’ont laissé un goût de “ reviens-y ”, indispensable satisfaction pour continuer à agir.
En dehors du nerf de la guerre récolté au cours de cette manifestation, je suis consternée par l’ignorance que beaucoup de professionnels expriment quant à l’existence de l’U.C.T.M et du foyer Edwige Feuillère. J’ai donc l’espoir que nous puissions nous faire connaitre par le plus grand nombre : quelle nouvelle organisation devons nous mettre en pratique pour que les publics, très attachés aux rencontres avec leurs artistes, puissent le faire lors des séances de signatures ?
Je nous rêve comme une véritable chaine d’entraide, il est donc temps de se mettre au travail.
Merci de m'accueillir parmi vous.
08 janvier 2008
PRESENTATION DE L'ASSOCIATION
Qu’est-ce que l’U.C.T.M. ?
On peut situer la création de l’Union Catholique du Théâtre et de la Musique, sous l’impulsion de Georges Le Roy, sociétaire de la Comédie Française, le 17 Février 1922, à l’occasion de la messe du tricentenaire de la naissance de Molière. Son but était la réconciliation des artistes chrétiens avec l'Église.
En 1962, l’U.C.T.M. prend un nouveau départ avec “la reconnaissance d’utilité publique” qui permet de gérer dons, legs et subventions.
Le siège de l’U.C.T.M. se situe au Foyer Edwige Feuillère 45, rue de Trévise 75009 Paris. Aujourd’hui, l’association a pour but d’apporter une aide matérielle et morale aux artistes en difficulté quelle que soit leur appartenance.
Tous les ans, l’U.C.T.M. organise dans un grand théâtre parisien une rencontre entre des artistes et le public. Vous y trouvez “le salon du livre des artistes”, des stands proposant des cadeaux, des costumes, de la brocante et des livres anciens, une tombola où l’on gagne des invitations pour les théâtres parisiens et un salon de thé. Depuis la rentrée 2006, “L’Atelier Edwige Feuillère” a démarré une saison de lectures de pièces nouvelles et de spectacles grâce au talent et au dévouement d’auteurs et de comédiens bénévoles. Tous les dons reçus lors de ces manifestations sont au bénéfice de son service social.
L’association a créé un vestiaire unique en son genre de plus de 2000 vêtements. Interprètes et compagnies peuvent y trouver à bon compte des costumes à leur convenance.
Les Quatre Saisons, revue trimestrielle de l’U.C.T.M, crée un lien entre les adhérents et les sympathisants de l'association.
NOUS CONTACTER : 01 53 34 03 31/E-Mail : theatremusique@free.fr
02 janvier 2008
Numéro 281 Décembre 2007

L’archétype de toute création est La Création.
L’archétype de tout créateur est Le Créateur : Yahvé - Dieu. Est-ce à dire que tout créateur est père de sa création à l’exemple de Dieu le Père ? Il me semble qu’il en est plutôt le résultat. Il me semble qu’un créateur, un artiste, est engendré par son œuvre et que ce qu’Il EST (devenu), est le résultat de ses gestes créateurs, gestes qu’il accomplit mais dont il n’est qu’en partie responsable. (La partie technique : la surveillance du travail). Le reste du travail c’est-à-dire l’essentiel (qui s’accomplit en l’œuvre), l’âme de sa création est en lui depuis le commencement. Le germe attendait l’étincelle. D’y mettre le feu est sa seule responsabilité.
En accomplissant cette œuvre (de quelque nature qu’elle soit), il accouche de ce qui était en lui. Il devient lentement lui-même, n’ayant terminé son œuvre qu’à la porte de sa vie.
Dans ce numéro des 4 Saisons, nous allons vous faire connaitre des créateurs qui ont fait de leur vie une œuvre, qui ont travaillé à cet accouchement d’eux-mêmes ; et par cette seconde et lente naissance ont accédé à une signification féconde plus importante qu’eux-mêmes, si riche que soit leur personnalité. Ils ont ouvert une fenêtre sur l’univers d’où nous, public, pouvons voir plus loin, plus large, plus haut. Ils ont comme dit l’Evangile porté du fruit pour une humanité en souffrance.
C’est le cas de Georges Le Roy, l’initiateur – l’Inventeur – le créateur de L’Union Catholique du Théâtre.
À tout seigneur tout honneur, il occupe le feuillet central de la revue.
Vous rencontrerez aussi le très contesté Jean-Luc Jenner, créateur incontestable d’un Espace théâtral où des dizaines d’artistes, comédiens et metteurs en scène peuvent s’exprimer.
Il y a aussi une découverte : Carolyn Anderson, une Américaine de Paris qui a, en somme, réinventé, recréé la direction d’acteurs pour (je cite) se faire raconter des histoires qu’elle aime comme elle désire qu’on les lui raconte. Vous croiserez également un sculpteur qui a le même nom qu’un acteur -bien connu – pas étonnant puisqu’ils sont frères ; et puis aussi les réflexions pointues de nos collaborateurs habituels : Christine, Philippe, Robert, Annik, Gaston.
C’est à vous tous mes amis que ce numéro est dédié, vous qui avez choisi une vie d’artiste, une vie de créateur, une vie à la découverte en vous de l’univers.
Le Président
JEAN-LUC JEENER, l’addition des contraires
Quand on pénètre dans le hall du T.N.O, ce n’est pas exactement l’image de la réussite qui vient à l’esprit : c’est gris-marronasse, c’est lépreux, la peinture date sans doute de l’époque ou ce lieu était un ciné porno. Un morceau du plafond pandouille dans un coin avec des seaux en dessous pour la récupération des dégoulinements. Il y a des avachis sur dans des canapés hors d’âge du coté bar qui ne propose à boire que l’eau d’un antique robinet des jeunes, des maigres, des gros, des connus, des inconnus, des belles très belles et des vieux très vieux, des jumelles qui se ressemblent vraiment, des un peu politiques, des barbus conformistes, des bien propres sur eux, des franchement patibulaires et une cabane en bois décentrée pour la vente des tickets avec des individus qui y entrent et qui en sortent comme si l’argent récolté n’avait pas de propriétaire ; comme si c’était un bénéfice personnel pour les encaisseurs…
Mais surtout, surtout des affiches partout, des propositions de spectacles partout. Tous ces spectacles, ces lectures, ces poétiques sont ou ont été proposés ici (ou ailleurs,) dans ce lieu improbable où ça grouille, où ça cause, où c’est enthousiaste, où ça aime où ça hait où ça vit.
Au milieu de cet univers de contradictions, J.l. Jeener apparaît sautillant, moitié anguille moitié faune à pieds de chèvre, vieux comme son théâtre, vieux comme Noé sur son Arche éprouvée et jeune d’une énergie déplaçant les montagnes, figure étonnante d’un panthéon artistique au-delà du temps.
Michel Pilorgé : J. L. Jeener, c’est un nom qui éprouve pas mal de monde. Certains trouvent que c’est un type formidable, un intellectuel passionné, un homme courageux et généreux et même un mystique. Mais d’autres disent : « Jean Luc Jeener ? C’est simplement un escroc ! » Et toi, qui dis-tu que tu es ?
Jean-Luc Jeener : Un escroc, oui ! Certains ajoutent que je possède au moins trois maisons de campagne. C’est tout à fait légitime. Je fais beaucoup de choses, je suis donc très critiqué. Je suis directeur de théâtre et metteur en scène, je suis journaliste et critique et je suis aussi comédien. Selon la tradition française, ça ne colle pas. Et puis tu sais, c’est très difficile de comprendre pourquoi et comment un théâtre comme celui-ci fonctionne. Et pourtant c’est bien simple !
D’abord le pourquoi. Quand j’ai commencé à faire du théâtre à 16/17 ans, j’ai très vite compris la nature du problème. Le piège de l’argent. J’ai compris que si je ne faisais pas attention, pour monter Le Roi Lear ou Hamlet, j’allais très vite m’engluer dans des problèmes insurmontables. J ‘ai donc organisé ma vie en fonction de cette analyse et j’ai donc essayé de réunir autour de moi des gens du même point de vue.Pour ceux qui n’ont pas le même point de vue, je suis évidemment un salaud, un escroc, un voleur etc.…
Le T.N.O est organisé pour offrir cette année par exemple, trente-quatre pièces de Shakespeare, ce que la Comédie Française elle-même ne peut pas faire. Ici les comédiens, les metteurs en scène, nous tous, nous avons remplacé la production de l’argent que nous n’avons pas par la production du travail. Nous n’avons pas d’argent, ni producteur, ni subventions, nous n’attendons personne. Nous sommes nos propres forces de travail. Pour moi c’est l’honneur suprême de l’artiste. Mais à côté de ça, nous devons absolument penser en professionnel. D’où l’alternance qui n’empêche personne de faire autre chose. C’est pensé pour ça. Pour moi être professionnel veut dire engager sa vie pour quelque chose. Ensuite qu’on survive en donnant des cours de philo ou en faisant de la pub, je n’en ai rien à fiche.
En outre, je suis profondément chrétien, j’ai donc essayé de penser les choses dans le respect de l’Individu. Je ne me suis jamais pensé comme le patron. Pour moi les hommes sont des égaux, je m’adresse à des égaux qui choisissent en liberté (à la condition expresse qu’ils puissent réellement choisir). Au Nord-ouest, on ne trompe pas les gens.
Le Nord-Ouest est un lieu de création, pour des créateurs qui décident ensemble de donner quelque chose à la communauté humaine. J’ai pensé à faire de la politique, mais le théâtre est selon moi, le seul art qui montre l’homme dans sa globalité.
Notre société est en danger de déshumanisation et, au théâtre, on montre notre frère humain. On le donne à voir, à entendre, à comprendre au spectateur, son semblable, son frère. Bien sûr ça génère des difficultés ahurissantes. C’est un véritable choix d’engagement avec des gens qui sont dans le même état d’esprit que soi. Et quand ces gens-là dominent leur sujet, c’est-à-dire choisissent, c’est formidable. En ce moment je monte Hamlet avec Emmanuel Dechartre. (Ça lui coûte de l’argent de travailler au Nord-Ouest, c’est un vrai choix). Et moi pour des raisons purement artistiques, je choisis de le jouer dans la petite salle donc de refuser du monde.
Parmi tous ces métiers : comédien, auteur, critique, etc. lequel considères-tu comme le plus essentiel à ta vie ?
Jean-Luc Jeener : Très jeune, je pensais être écrivain, mais très vite je me suis senti d’abord metteur en scène. En fait j’ai besoin de cet équilibre entre la création solitaire (écrire des pièces) et mettre en scène. Ces deux choses me sont absolument vitales.
Tu viens d’écrire une pièce, mais tu mets en scène un Shakespeare. N’est-ce pas illogique ?
Jean-Luc Jeener : Pas nécessairement, les deux sont vraiment habités.
Il y a un côté monastique dans la façon dont tu t’engages au théâtre …
Jean-Luc Jeener : Mais pas seulement au théâtre : je suis chrétien, c’est fondamental. Être chrétien est extrêmement compliqué intellectuellement. Je ne suis ni bouddhiste ni musulman. Je crois que Dieu s’est incarné en Jésus-Christ ; ce qui pour Saint Paul est une folie. Et bien au théâtre quand tu es comédien, tu réalises en petit l’hypostase : quand tu es sur un plateau, tu es à la fois pleinement toi (avec tes problèmes d’impôt etc…) Et tu es totalement le personnage que tu incarnes. C’est une manière de comprendre l’incarnation. Ça aide à comprendre l’essence du Christianisme.
Un autre aspect fondamental sur lequel achoppent toutes réflexions, c’est le problème de la liberté. Au théâtre, tu as un début, un milieu, une fin. La pièce est écrite. Tu ne peux changer la mort de Richard III par exemple. Tu as travaillé avec un metteur en scène qui t’a dirigé très précisément. Et pourtant chaque représentation est différente. Tu circules à l’intérieur de ces contraintes avec une liberté absolue. C’est une manière d’approcher l’incarnation de Dieu.
Je suis fasciné par la liberté. La pratique théâtrale est magique. Amener un comédien à devenir un personnage est la chose la plus extraordinaire du monde. Je crois que l’on se doit au talent que l’on a reçu. Quand je suis en répétition, je sais que c’est vrai. J’ai le sentiment d’être vivant. Cependant la démarche n’est rien sans humilité.
Quel est l’avenir du T.N. O. ?
Jean-Luc Jeener : Il y a trois problèmes : le premier c’est l’achat du théâtre. J’ai fait une souscription pour acheter le théâtre qui a rapporté beaucoup : 150.000 euros. Mais la situation s’est compliquée par la mort du propriétaire et les exigences délirantes des successeurs. Le deuxième problème, ce sont les dettes (deux millions de francs). On doit de l’argent à toutes les caisses. Le troisième problème est celui de la fiabilité d’un bail. Si je continue à payer le loyer, on est tranquille pendant quelques années. On ne peut pas être mis dehors, quoi qu’ils entreprennent. Au-delà de ça on essaye de racheter et d’être tranquille définitivement.
Des projets après Shakespeare ?
Jean-Luc Jeener : Il y aura Théâtre et engagement (spirituel, artistique, politique) et plus tard soit Guitry si j’ai les droits soit Michel de Ghelderode. J’adore les deux….
Cette discussion et beaucoup d’autres idées échangées s’est déroulée dans un restaurant à côté du T.N.O, devant un solide repas arrosé de vin rouge roboratif, car J. L. Jeener n’est pas un ascète, J. L. Jeener est un vivant. En le regardant manger une solide entrecôte, je voyais un presque hédoniste, en tout cas quelqu’un qui ne refuse pas les plaisirs que la vie apporte aussi à table.Il y avait aussi Isée, sa fille de sept ans, car J. L. Jeener est père et s’occupe également de sa fille. Et pour tout dire, il ne voulait même pas me laisser payer l’addition selon la convention… Mais je suis aussi un peu obstiné.
Propos recueillis par Michel Pilorgé
11 octobre 2007
ROLAND GIRAUD
La foi d’un protestant
Cher Roland, nous avons partagé de grands moments de plaisirs et de travail. Tu ne laissais personne ignorer ton appartenance au protestantisme, tu témoignais, tu clamais ta foi ! Qu’en est-il aujourd’hui ?
Roland Giraud
Je suis Protestant c’est vrai. Protestant veut dire “Qui témoigne pour !". Beaucoup de gens ne le savent pas. Récemment quelqu’un m’a dit : “C’est terrible, nous n’avons pas le même Dieu !”. Nous avons le même Dieu. C’est le Dieu d’Abraham, d’Issac et de Jacob. Je me permets d’ajouter que Sarah, la femme d’Abraham, (pour laquelle j’ai le plus grand respect), a été très fautive. Ne pouvant avoir d’enfant, elle dit à Abraham : “Vas vers Agar, notre servante égyptienne et connais la. Nous aurons cet enfant”. L’enfant naît, on l’appelle Ismaël. Peu après Sarah, 85 ans, tombe enceinte. Elle dit : “Ne gardons pas le fruit du péché dans notre maison”. Agar est chassée au désert. C’est d’elle que sort la maison d’Ismaël c’est-à-dire les Arabes. L’enfant de Sarah fut appelé Israël. Israël et Ismaël sont donc demi-frères. Dieu n’est pas en cause. La responsabilité incombe aux hommes.
Ton témoignage est simple et clair ! Comment se fait-il, au regard de l‘incompréhension coutumière face à l’unité des trois religions, comment se fait-il que tu ne sois pas toi un pauvre ignare ? Comment es-tu toi devenu ce que tu es ?
Roland Giraud
Je ne suis rien, mais j’ai toujours été interpellé par le message du Christ. Mon père athée, anti-clérical, était un homme honnête au point que s’il avait pu aider un curé, il l’aurait fait. C’est ce que l’on appelait un “Radsoc ”. Ma mère était catholique, d’un catholicisme un peu tiède. Elle avait sa petite croix. Mon père n’a pas voulu se marier à l’église. Mon frère et moi n’avons pas été baptisés. À la maternelle, à Montauban où nous vivions, je voyais les copains aller au catéchisme. Pourquoi pas moi ? Je voulais être à l’unisson.
Un jour, je vais à l’église avec les autres. J’avais oublié de prévenir ma mère. Inquiète, elle me cherche partout. Quelqu’un dit : “Peut-être est-il au catéchisme avec ses camarades !”. Elle entre dans l’église. Affolé, je pars en courant. Je me suis fait disputer : “On ne doit pas courir dans une église !”.
À 20 ans, j’ai été de la dernière classe à partir en Algérie. J’avais un très très bon copain, bidasse et curé. Le dimanche matin, j’allais à sa messe. Cela m’intéressait et puis on n’avait pas grand-chose à faire. Au Conservatoire, j’ai rencontré Maaïke ma femme, Protestante Réformée, d’origine hollandaise, très pratiquante. J’ai connu sa famille. J’ai trouvé une authenticité dans leur façon de vivre, dans leur foi, une unité entre ce qu’ils professent et leurs actes. Je ne connaissais pas grand-chose. J’avais le préjugé habituel : les Protestants sont très sérieux, très austères et pas très drôles. Effectivement le temple était un peu nu. Mais le pasteur était extraordinaire. Il n’a fait aucune difficulté pour nous marier et dans la foulée, baptême et communion. J’avais 26 ans. Chez eux, il y a une prière avant le repas, et ensuite lecture de la Bible. Maaïke continue cette pratique. À table, pour les invités, Maaïke dit : “Cela ne vous dérange pas que je lise un passage de la bible”. Les gens, ceux qui ne sont pas avertis, croient à une blague. Ils rient. Mais ce n’est pas une blague. Ils sont souvent très intéressés.Cela amène des conversations passionnantes et inéluctablement : “Vous n’aimez pas la Vierge alors ? ”. Comment peut-on dire des choses pareilles ? Marie a été choisie par Dieu. Nous pensons, peut-être à tort, qu’elle n’est pas “ immaculée conception ”.
“Vous n’avez pas de sacrement?”. Mais si, nous en avons. “Vous n’avez pas de hiérarchie ?”. En effet très peu ! L’important, c’est ce qui réunit, pas ce qui sépare. Il est tellement urgent d’être ensemble contre les extrémistes, les barbares. Les voies de Dieu sont mystérieuses. “Où est-il ? Va-t-il m’aider ? Va-t-il m’aider de mon vivant ?…. Après j’ai confiance”. Le message du Christ m’intéresse beaucoup plus que les différences de point de vue.Quand je vois des cultes tristes, tellement tristes, c’est mon combat. Comment voulez-vous attirer les plus jeunes ? Même s’ils ont une foi extraordinaire ! Pensons à ceux qui viennent pour la première fois ! Dans le passé, on mettait les temples à l’écart des villes parce que les croyants chantaient très forts. Je trouve cela formidable. La foi n’empêche pas de souffrir, mais la foi n’est pas triste, sinon elle est vaine. Si la parole ne passe pas, elle ne sert à rien. Il faut le même talent pour un pasteur que pour un acteur. Le but est de transmettre la parole ; et la bonne parole est joyeuse. Je suis toujours en rage quand j’entends un sermon lourd et triste. Il est urgent d’être simple et joyeux. Personne n’y résiste.
J’ai connu des pasteurs extraordinaires. Le pasteur Marc Bœgner était extraordinaire, on sortait du temple joyeux, plein d’espérance. Si on ne fait pas passer le message du Christ, message de vie, notre époque parle souvent de mort. Tous nos actes doivent tendre vers la paix. Même un simple bonjour. La paix et la vie sont l’essentiel du message. Comment faire aujourd’hui avec des gens qui ne voient pas, qui ne croient pas ? Comment savez-vous que votre père est votre père ? Croyez-vous que l’amour existe ? On a l’ADN. Avant on ne l’avait pas. Tu mettais ta main dans celle de ton père, tu avais totalement confiance. Comment l’expliquer ? L’essentiel est invisible. La foi, l’amour vient du cœur. C’est lumineux. Quand on voit Sœur Emmanuelle et l’Abbé Pierre, leurs visages sont lumineux. Et un visage lumineux n’est pas forcément le visage d’un serial killer ou d’une vedette de série. Notre époque est effrayante parce que généralement sans repère et sans rail. Mais rien n’est perdu. Il est vital de faire comprendre la résurrection. Des milliards de gens depuis 2000 ans ont eu leur vie transformée par la foi. La foi non seulement déplace les montagnes, mais change les vies. Ce dont je suis sûr c’est de la résurrection.
Sans le christianisme, sans cette révolution des esclaves, tout cela n’existerait pas, l’incroyable beauté des églises romanes, des monastères cisterciens, les œuvres d’art, les grands requiems, les chorales de Bach……
Roland Giraud
J’ai des doutes, mais ce dont je suis sûr, c’est de la Pâques et de la Résurrection. Le passage de la mort à la vie.À part le Christ, quel être humain a dit un jour d’une manière gratuite : “Aimez vous les uns les autres, essayez de vous tolérer, de vous comprendre”. Qui peut être contre ?
“Si tu as fait une saloperie à quelqu'un, et que cette personne te pardonne, tu lui en veux ?”. Ce cadeau est imparable. L’homme n’est pas bon naturellement, il est orgueilleux, il aime le pouvoir et l’argent. Il passe à côté de l’essentiel. L’évangile donne aux relations humaines une qualité exceptionnelle. Avoir l’humilité de se rendre à une force supérieure (qui a finalement toujours le dernier mot) quand on ne sait plus comment faire tellement on souffre, tellement on a peur… Quand tu pries, tu appelles le consolateur. Dieu ne te donne pas forcément ce que tu veux, mais la force d’accepter, de continuer, de lutter. J’en ai la preuve très souvent.
Comment mets-tu en œuvre cette foi fulgurante?
Roland Giraud
Je suis sûr et parfois je doute et ça fait très mal. Quand un ami a un cancer, quand j’ai de gros soucis, c’est une épreuve. Dieu éprouve ceux qu’il aime : "L’homme qui n’a pas l’esprit de Dieu ne peut pas recevoir les vérités qui viennent de cet esprit. Elles sont une folie pour lui. Il est incapable de les comprendre, car on ne peut juger que par l’esprit. L’homme qui a l’esprit de Dieu peut juger de tout mais personne ne peut le juger”. (Corinthien 2). Nous avons la pensée du Christ, c’est extrêmement consolant.
On a besoin d’être appauvri pour trouver l’essentiel. Appauvri de nos différences peut-être ?
Roland Giraud
Il y a de l’espoir. Quand mon beau-père, le père de Maaïke, que j’adorais, qui était un Protestant très ouvert, compréhensif et tolérant, est mort, il y avait des gens très très âgés dans la famille. Il était difficile pour eux de se déplacer. On a demandé au curé du village son église. Il n’a même pas appelé son évêque. Dans la douleur où nous étions, c’était merveilleux. On nous appelle les frères séparés, il vaut mieux retenir le nom de frère que le nom de séparé.
Propos recueillis par Michel PILORGE
02 octobre 2007
ADHESION/ABONNEMENT 4 SAISONS
27 septembre 2007
Frédérique QUIRING
FREDERIC QUIRING nous a accordé un entretien pour notre Numéro des 4 Saisons 270
de mars 2005 (Numéro disponible - Tel : 01 53 34 03 31)
Laissez venir à moi le petit enfant
Frédéric Quiring joue "La Nuit des Oliviers" de Eric-Emmanuel Schmitt au petit Montparnasse. Il y interprète le rôle de Jésus : Quand j’ai vu la pièce, j’ai été étonné de votre ressemblance avec Jésus, (Je vous livre ma pensée en toute naïveté). Comment s’est élaborée cette réappropriation du personnage de Jésus, on pourrait presque dire cette «incarnation» ? Comment vous est venu ce rôle ?
Frédéric Quiring
C’est tout simple. Éric-Emmanuel Schmitt, Myriam de Colombi et Christophe Lidon cherchaient un Jésus. Ils ont vu plusieurs personnes et ils m’ont choisi. D’abord j’avais trouvé la pièce magnifique. Cette lecture des Evangiles m’avait touché tout particulièrement. J’ai reçu le rôle de Yechoua comme un cadeau. Chose importante, à aucun moment, je n’ai le sentiment de jouer Jésus. Je joue Yechoua, même dans la sonorité, c’est différent. Yechoua, ce petit bonhomme de Nazareth qui ne trouve pas sa place dans le monde, qui ne sait pas quoi faire de sa vie. Dans son travail, cela ne marche pas, avec les femmes, cela ne marche pas non plus. Cependant au contact de ses amis, il se rend compte qu’il a quelque chose de plus que les autres. C’est ça que j’essaye de jouer. À aucun moment, je me dis : «Tu vas jouer le Jésus des Evangiles». J’ai lu les évangiles, j’ai lu des textes apocryphes, et le très beau livre de Duquesne et celui de Renan, plus par curiosité intellectuelle que pour me l’approprier. Jésus c’est incroyable, surnaturel, divin. À aucun moment, je n’ai le sentiment de jouer cela. C’est l’humanité avec laquelle Éric-Emmanuel Schmitt nous raconte sa vision qui compte. L’homme doute jusqu’au bout, comme n’importe quel condamné à mort, je crois. C’est profondément touchant. Yechoua ne sait pas s’il va revenir quand la pièce s’arrête. On ne le saura que si on revient dans trois jours. Allez voir la suite. Pendant toute la pièce, les autres disent : «C’est toi qui a été choisi». Jean-Baptiste le reconnaît et Yehoûdâh (ensuite il doute). Je trouve ça très vrai.
Ce personnage-là, Yechoua, qu’est-ce que cela a fait naître ? Qu’est-ce que cela a suscité ? Est-ce que le fait de l’interpréter a changé quelque chose ?
Frédéric Quiring
Comme acteur, je suis comblé. Je joue un personnage sublime, magnifique, au parcours incroyable. J’ai rencontré Christophe Lidon, dont je connaissais le travail exceptionnel. Il fallait ça. «Un seul en scène». Il fallait quelqu’un qui sache vraiment diriger un comédien. Tout de suite Christophe a vu comment je fonctionnais, on était sur la même longueur d’onde, on avait envie de raconter la même chose. Le même personnage. Le même homme.
J’ai l’impression que cela vous a apporté une vision, une approche différente du sacré.
Frédéric Quiring
Oui, oui. Complètement. Il y a une telle humanité. J’ai vu un film récemment : Carnet de voyage sur l’adolescence du Che. C’est hallucinant le rapprochement qu’il y a avec la pièce, le côté sacré, puis proche des gens, humain, tellement bon, doux. Je pense que ce texte m’a beaucoup adouci. Je suis moins en colère.
En colère contre l’injustice, contre …
Frédéric Quiring
Contre moi. Je cède moins à la colère, moins facilement. Je ne suis pas très tolérant. Et puis il y a quand même un passage…Yehoûdâh vient me désigner. Je dois être exécuté. Il insiste pour que je sois exécuté. Le sentiment de départ c’est cette violence, cette souffrance, cette peur et cette douleur. Ce qui en que découle c’est le bonheur, la joie, et le désir de revivre son enfance. Son père, sa mère. Ce n’est pas la même chose que de s’en souvenir dans la joie. Depuis que je joue (c’est la 23e), je n’arrive pas à faire autre chose de toute la journée. Je suis assez douloureux. Il faut descendre. En coulisses, avant d’entrer en scène, je m’amuse à me rappeler un souvenir d’enfance joyeux, un souvenir à moi. Comme lui se souvient. Exactement.
La comparaison avec Che Guevara, la mort du Che Guevara, avec la CIA autour de lui, l’armée régulière… Sauf que le Che quand il était ministre à Cuba…
Frédéric Quiring
Je parlais seulement d’une sensation que j’ai eue ce week-end en regardant le film. Ce jeune homme, à travers tout le Chili, le Venezuela, toute l’Amérique latine, ce parcours intérieur. Tout à coup il se rend compte qu’il n’est plus fait pour être médecin. Ce qu’il aime, c’est être proche des gens qui souffrent.
Quand Yechoua prie et que le miracle arrive, lui Yechoua y croit en dernier ! C’est une vision très personnelle, marginale …
Frédéric Quiring
Il doute jusqu’au bout. Comment ne pas douter ? Quelle prétention, quel cynisme si quelqu’un disait : «Ben oui, je suis le Messie, le Messie, c’est moi».
Es-tu catholique ?
Frédéric Quiring
J’ai été baptisé, j’ai fait du catéchisme, peu, je m’en suis éloigné relativement vite. Je n’ai pas eu une éducation très religieuse. Mais je me sens très proche de ce que raconte Éric-Emmanuel. Autour de moi, même ceux qui se sont éloignés de la religion, tout d’un coup, la pièce les réconcilie. Il y a tellement d’humanité, de modernité. N’importe qui peut se reconnaitre en Yechoua.
À ton avis, on t’a mal enseigné le Christ ?
Frédéric Quiring
Très mal. Cela a été épouvantable, pas du tout intéressant. Alors que là c’est une histoire tellement belle, magnifique. On peut raconter ça aux enfants comme un conte. Moi, j’ai reçu une éducation religieuse inintéressante, sans humanité, sans générosité.
Dans la pièce, il n’y a pas que l’humanité de Jésus. Il y a aussi les miracles.
Frédéric Quiring
Les miracles sont là. On ne sait pas comment, mais les miracles sont là. C’est à travers lui qu’ils passent. Ce n’est pas par lui, c’est à travers lui.
C’est une vision surprenante. Cela le dépasse, c’est plus fort que lui, malgré lui : cela en fait un Jésus presque inconscient !
Frédéric Quiring
Non, la conscience est là. Il prend conscience après que le miracle soit arrivé. Il décide de faire le pari. Il va jusqu’au bout, il va jusqu’à donner sa vie. Il se rend devant Yehoûdâh : «Je fais le pari que je suis bien le fils … ».
Ce que j’ai compris, c’est que ce sont les autres, qui, par leur insistance, le font devenir le fils.
Frédéric Quiring
Non, après la résurrection du fils de Rebecca, quelque chose se passe en lui, il dit : «Puis le matin va nettoyer le ciel et en rouvrant les yeux j’avais accepté que Dieu m’aime autant». C’est ça son pari.
Mais au départ, Yechoua est un homme comme les autres, qui s’intéresse aux autres, c’est un altruiste.
Les autres l’appellent fils de Dieu ou Messie ». Lui dit : «Je suis le fils de l’homme».
Frédéric Quiring
Non, il dit «Je suis le fils d’un homme». Il aime trop son père.
Ça, c’est la version d’Éric-Emmanuel Schmitt ! Cela a l’air d’avoir remué beaucoup de choses en toi. L’acteur a été enrichi d’une culture qui était en germe. Mais l’homme qu’en a-t-il tiré ? Qu’est-ce que cela va changer à ta vie, quand la pièce sera terminée ?
Frédéric Quiring
Je ne sais pas, je ne peux absolument pas me projeter là-dedans. Je suis trop dedans pour l’instant.
Comment marche cette magnifique « Nuits des oliviers ». A-t-elle trouvé son public ?
Frédéric Quiring
Le monde vient. Le bouche-à-oreille commence à fonctionner. Les gens ressortent touchés, émus, réconciliés. Beaucoup de gens me disent : «Cela me donne envie d’être croyant». C’est drôle…D’autres : «Cela me donne envie de lire les Évangiles». «Cela me donne envie de m’intéresser à tout ça...»
Ça m’émeut ces réactions. Je reçois un courrier magnifique, des gens profondément émus, touchés. Encore une fois pas spécialement catho.
Il y a un besoin d’espoir. Les gens se tournent vers la religion, vers la foi…. Éric-Emmanuel Schmitt ne parle que d’amour. L’amour d’une mère pour son fils, d’un fils pour son père, pour sa mère, pour ses frères, pour ses sœurs. L’amour pour son ami, Yehoûdâh, Il n’y a que de l’amour dans cette pièce.
Tu étais comme ça avant d’avoir joué cette pièce ? Tu étais comme ça en train de parler d’amour, d’essentiel, d’incarnation ?
Frédéric Quiring
Ce sont mes convictions profondes. Tout le monde est comme ça, j’en suis convaincu. Il y a une phrase incroyable dans la pièce : Yechouah dit : «Je n’étais pas fait pour le bonheur».
Et toi, toi, es-tu fait pour le bonheur, Frédéric ?
Frédéric Quiring
Qui n’est pas fait pour le bonheur ? Je trouve cela énorme : «Pas fait pour le bonheur». Cela veut dire : «Je n’étais pas fait pour mon bonheur». Cela revient au même que de dire : «Je ne veux pas vivre pour moi». C’est l’ouverture maximale. C’est du soleil.
C’est à la mort de son père qu’il prend conscience de ses responsabilités. Il fait la différence entre les enfants qui se prennent pour Dieu et lui qui n’est plus un enfant, qui n’est plus Dieu. La mort de son père a été pour lui extrêmement violente.
Sur scène tu pries souvent, tu pries tout le temps. Et dans la vie, est-ce que tu pries ?
Frédéric Quiring
Non ! Mais je remercie souvent, je ne sais pas quoi. Oui, oui, je prie.
Propos recueillis par Michel Pilorgé
26 septembre 2007
Alberto VITALI-COLOMBAïONI
Alberto VITALI-COLOMBAÏONI, enfant de la balle, est passé par toutes les disciplines du spectacle : du monocycle au jonglage, du trapèze au décor, de la mise en scène à la comédie. Cependant son métier c’est clown. C’est le métier, selon lui, de ceux qui savent voir dans l’autre, l’autre face de la médaille.
TU M’APPRENDRAIS PAS UN PEU ?
(Ce numéro 275 de Juin 2006 est disponible - tel 01 53 34 03 31)
Alberto, il y a des années que nous nous connaissons, nous avons joué plusieurs pièces ensemble : Shakespeare, Victor Hugo, un spectacle George Sand où tu faisais des marionnettes, mais avant tout, Alberto tu es clown, tu fais partie de la famille du cirque. Je voudrais que tu me racontes la genèse de ta carrière, de ta vie. Qui est ta famille ? Comment devient-on clown ? Le devient-on vraiment ?
Alberto Colombaïoni
Ça c’est la question terrible, le dilemme hamlétique. Être ou ne pas être clown. Je crois que clown, on l’est par nature. Ce n’est pas vraiment un métier, c’est une mentalité. Dans ma famille, la tradition était l’acrobatie. Mon père était acrobate. Je suis devenu clown par hasard. À 17/18 ans, j’étais acrobate. Le clown, c’était mon oncle. Il faisait le clown parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse et qu’il était doué pour ça. J’aimais bien mon travail d’acrobate. Un jour, une troupe de clown très connue, “Il Salvadori ” a eu un problème. La femme du chef de la troupe s’est cassé la jambe. Mais ils avaient un gros contrat : Ils assuraient la partie comique d’un programme quotidien de télévision Todo in pista. “Pipi” , le chef de troupe cherchait un remplaçant. Il a dit à mon père : «Ton fils est acrobate, mais il est peu clown aussi ?».
« Acrobate oui, mais clown pas à ma connaissance ! ». «Mais je l’ai vu une fois faire une entrée ! ». «Je ne m’en souviens pas !». «J’aimerais que tu me le prêtes !». «Pour quoi faire ?... ».
C’était une troupe de clowns musicaux. Tous jouaient d’une manière fantastique de plusieurs instruments et moi pour la musique, je suis une cloche cassée.
“Pipi” m’a testé sur une parodie de Guillaume Tell. Il a tout essayé, même les cymbales, c’était horrible : «Si on te suis, tout est perdu !». «Moi j’aime bien l’idée de ce type qui joue dans un orchestre et qui est une catastrophe. Pourquoi ne pas en faire quelqu’un qui est vraiment une catastrophe et que les autres essayent d’arrêter» a suggéré quelqu’un. Ils ont donc adapté leur entrée à mon talent très spécial. Je m’essayais à tous les instruments. Je me cachais dans le piano qui explosait. Un tuba me tombait sur la tête. Et je terminais en disparaissant dans la fosse. C’est comme ça que je suis devenu le spécialiste des entrées ratées. Cela m’a suivi toute ma vie.
Le chapiteau du cirque de mon père avait brulé pendant la guerre. J’avais débuté dans une arène. Là, j’avais appris le contact direct avec le public. J’ai toujours gardé cette complicité. “Pipi” me disait : «Alberto, tu es un vrai clown. Tu ne connais pas la musique, mais tu es capable de te tirer de n’importe quelle situation». J’ai travaillé avec eux pendant trois ans. Hélas, une voiture m’a renversé et je me suis retrouvé à l’hôpital ; hélas, c’était le jour où toute la troupe partait pour Las Vegas. Après deux mois d’hôpital, je me suis mis à gagner ma vie comme clown acrobate. Carlo (mon futur beau-frère) travaillait comme moi dans une grande troupe. On en a eu vite assez. Tous les deux, on a créé un petit cirque, un cirque à deux. On se déplaçait en camionnette de village en village. Cela marchait bien. On a eu de moins en moins besoin de se déplacer, les gens venaient vers nous. C’est nous qui changions de spectacle tous les jours.
À cette époque, Dario Fo cherchait deux clowns acrobates qui soient aussi acteurs. Il est venu nous voir :
«C’est vous que je cherche depuis toujours». On a passé les deux années suivantes avec lui. Avec Dario, on a compris que toutes les choses que nous faisions au cirque fonctionnaient très bien au théâtre avec une légère transformation. On a compris les différences de rythmes, de costumes, de lumières etc…
Au Danemark, à la fin de la tournée, il y a eu une soirée spéciale avec des producteurs, des metteurs en scène, des artistes. Chacun faisait quelque chose. Tous parlaient toutes sortes de langues. Il n’y avait que nous deux pour parler italien.
Carlo a dit : «Dario, si tu veux, on peut faire quelque chose, moi et Alberto !». «En quelle langue ?». «En Italien !». «Bon alors, pas trop long !».
Le succès a été tel que Dario nous a demandé de continuer. On a enchaîné avec “la banane et la bouche ouverte”, qui plus tard est devenu le final du spectacle qu’on a baladé dans le monde entier.
À la fin du spectacle quelqu’un nous a demandé : «Vous avez de quoi faire un spectacle complet ?». «Bien sûr» . (En réalité on n’avait que ces deux sketches). «Je vous engage, l’année prochaine pour un mois». On est rentré en Italie et on a préparé le spectacle, on le testait dans l’arène. Cela marchait très bien. L’année suivante on est reparti au Danemark. Et de fil en aiguille, on a joué en Finlande, en Suède, et en Norvège, cela a duré quatre ans. Le tout en Italien.
À Lausanne, quelqu’un nous a demandé une pièce dans le genre de ce qu’il avait vu. C’était en 68/69, époque où Orlando Furioso avait un grand succès. On a proposé un spectacle qui s’appellerait Orlando Curioso. Avec les quatorze acteurs de la troupe de Lausanne, on a écrit une parodie de La Chanson de Roland . On devait faire trente représentations, on en a fait cent quarante-deux.
Comment se fait-il que l’on vous appelle “les clowns de Fellini” ?
Fellini adorait les “Colombaïoni” pour une raison simple. À l’époque où il écrivait La Strada, le cirque du père de Carlos était à côté de Cinecitta. Fellini venait tous les jours voir ce qu’on faisait, ce qu’on disait, ce qu’on mangeait, comment on s’habillait, les répétitions etc. (Dans la famille, on le prenait pour un fou). Tout naturellement, quand il a tourné, il a voulu les gens du cirque dans son film.
C’est un bel hommage aux ”Colombaïonis”.
Oh tu sais La Strada pour nous n’était pas un bon film. Nous, les gens du cirque, on pense aux paillettes, on pense aux feux de la rampe, à être beau, pas méchant, pas ivre, pas sale. Enfin, on était payé…
Quand La Strada a eu l’Oscar, quelqu’un a dit, : «Les Colombaïoni t’ont porté bonheur !». Fellini a toujours été très superstitieux, cela lui est entré par une oreille et cela n’en est jamais ressorti. On est devenu ses clowns fétiches.
Comment toi clown fétiche as-tu pu oublier à tel point ton destin ? Comment es-tu devenu un acteur ordinaire ?
Les clowns sont des acteurs ordinaires. Le clown est l’identification du peuple. Chacun, les pauvres surtout, les ouvriers, les gens de la rue, s’identifient très facilement au clown. Le clown, c’est celui qui subit. C’est lui qui prend les gifles, c’est lui qui tombe. Il tombe souvent, mais il se relève toujours. Même mort, il se relève, il s’envole. Les dictateurs passent, le peuple reste. Moi qui suis un peu clown par nature je ne suis un peu sérieux que quand je suis en scène.
Derrière un clown, Il y a un acteur au naturel ?
Le clown regarde des deux côtés de la médaille. Il essaye de découvrir un monde parallèle. Tu n’as jamais essayé de regarder le film de l’autre côté ? J’ai fait des « avant-spectacles »(spectacle de variété que l’on faisait avant le grand film). On faisait ça de deux heures à minuit jusque dans les années soixante. Mais que faisait-on pendant la projection du film ? On voyait le film d’une manière différente, à l’envers !
La couverture de ce numéro est un de tes tableaux. Pourquoi le clown est-il devenu un peintre ? *
Les cirques travaillaient de villages en villages, les enfants n’avaient pas le temps d’aller à l’école. Mais quand ma mère a eu des enfants elle a tout fait pour que nous y allions. J’ai fait les Arts et Métiers. On apprenait à travailler le bois, le métal, l’électricité, la plomberie selon la discipline que l’on choisissait. Comme j’aimais ça, j’ai pris toutes les disciplines. Je passais neuf heures par jour à l’école et en plus le soir, j’étais au cirque.
À cette époque, j’ai connu un petit garçon de 11 ans, Gianni. Je crois qu’il enviait mes acrobaties. Un jour, je l’ai aperçu sur un marché avec un chevalet. Il était en train de faire un tableau (que j’ai à la maison d’ailleurs). C’était beau. «Tu m’apprendrais pas un peu ?». «Oui, si tu m’apprends l’acrobatie».
Mais quand avais-tu le temps ?
Le week-end, je l’emmenais à la piscine, au tennis. Et lui m’apprenait la peinture, la perspective. On est resté amis toute notre vie. Il a la chaire des Beaux-Arts à l’Académie de Rome.
Serais-tu devenu plus peintre que clown ?
On est artiste sur la piste dix minutes par jour. Mais les vingt-trois heures cinquante minutes qui restent on est aussi artiste parce qu’on arrive à survivre.
Propos recueillis par Michel Pilorgé
*Couverture du numéro 275 de Juin 2006
24 septembre 2007
Laurent TERZIEFF
Laurent Terzieff nous a accordé un entretien pour les 4 Saisons (N° 273 - Déc. 2005) "Spécial Paul Claudel" (1868-1955) : Mémoires d'acteurs
N.B. Numéro des 4 Saisons disponible - Tel : 01 53 34 03 31
«C’est entre lui et Dieu le Père»
Michel Pilorgé
Je me souviens de l’époque où vous avez joué avec Alain Cuny Tête d’0r, à l’Odéon. Pour nous autres, élèves comédiens, un évènement essentiel, une éruption volcanique. Je ne connaissais pas du tout la pièce ; et à vrai dire Claudel me semblait très au-dessus de mes possibilités.
Laurent Terzieff
Un auteur que j’ai joué un jour m’a demandé : «Quelles sont les choses qui ont été les plus importantes, les plus prégnantes ? ». Eh bien c’est Claudel, justement. C’est Louis Laine dans L’Echange, c’est Cébès dans Tête d’Or. Ce sont les rôles qui m’ont le plus marqué.
À des époques très différentes…
Laurent Terzieff
Avec le recul, oui très différentes. Quand on est jeune, il se passe des choses… Vieillir c’est aussi vivre plus lentement. Si je me remémore ce que j’ai pu faire entre 20 et 22 ans, je suis fatigué.
J’ai commencé à jouer à dix-sept ans. Quand j’ai joué L’Echange, j’avais déjà joué dix-sept ou dix-huit pièces dans les petits théâtres, au Babylone, aux Noctambules etc..Les pièces ne duraient pas longtemps ; on jouait au pourcentage trois jours.
Quand j’ai joué L’Echange, j’ai eu l’impression que pour la 1er fois le corps et le verbe marchaient ensemble. Louis Laine fut un déclic. Jusque-là, j’étais dichotomique ou schizophrène. Avec Louis Laine, il y a eu un déclic entre le corps et la parole.
C’était vous ou c’était Claudel ?
Laurent Terzieff
C’était moi, moi. Le texte m’a permis de provoquer un déclic entre le corps et la parole…
Tellement il y a eu identification ?
Laurent Terzieff
Je ne sais pas, je ne peux pas vous dire. J’avais vingt et un ans, l’âge du rôle. Je suis sans doute le premier à avoir eu l’âge du rôle. J’ai eu de la chance. Dullin l’avait joué. Il s’était fait faire un costume d’Indien avec des flèches. J’ai vu des photos de lui. Je crois que c’est le premier qui l’a joué. Après il y a eu Sacha Pitoëff qui l’a joué avec sa mère ; puis il y a eu Barrault mais avec lui c’était une autre pièce entièrement réécrite.
Nous, nous l’avons créée en plein air au Cloître Saint Séverin. La Ville de Paris avait accepté de couper la rue Saint Jacques derrière le cloître. C’était merveilleux.
Louis Laine est un Indien. C’est un rôle très physique. J’ai compris que le corps est un terrain stratégique, je ne peux rien vous dire de plus.
Cela a été une étape dans ma libération, dans ma vulnérabilité au texte, ma perméabilité. J’ai l’impression qu’ensuite j’ai été physiquement plus poreux aux textes que j’interprétais.
Vous n’avez pu dès lors vous permettre d’interpréter n’importe quoi ?
Laurent Terzieff
De toute façon je me l’étais interdit avant.
Je me souviens des Tricheurs (1958 ). Vous êtes devenu une vedette. Je me souviens des Culottes rouges. À cette époque, vous avez refusé ce vedettariat .
Laurent Terzieff
Oui, moi au départ je voulais être acteur de théâtre. Je n’étais pas contre le fait de faire du cinéma, mais mon engagement, mon choix, c’était le théâtre.
Il est bien difficile de ne pas faire de concessions !
Laurent Terzief
Ce n’est pas tant de faire du cinéma, c’est de ne pas faire n’importe quoi qui importe. Ne pas jouer les sous-produits d’un rôle. Vous avez parlé des Culottes rouges. Je suis très heureux de l’avoir fait. C’est une fable archaïsante populaire. Je suis même fier de l’avoir fait. Aussi fier que d’avoir fait Vanina Vanini avec Rossellini et La Voie Lactée avec Buñuel.
Très beau film d’un mystique qui se dit athée.
Laurent Terzieff
Ce qu’était Buñuel : un athée qui doute de son athéisme.
Quand elle a vu le film, Pascale de Boysson me l’a confirmé. Avec sa culture chrétienne, elle m’a éclairé sur des choses que je n’avais pas comprises.
Une anecdote à propos de Buñuel. Il disait : «La veille de ma mort, le jour de ma mort (je ne sais pas s’il l’a fait d’ailleurs), je convoquerai un prêtre. Personne ne saura si c’est sérieux ou si c’est un dernier acte de dérision, mon dernier pied de nez à la religion».
Je voudrais que l’on revienne à Claudel, à celui qui se revendique catholique. Sa conversion, le pilier de Notre Dame. N’y a t il pas danger à fréquenter Claudel ?
Laurent Terzieff
Peut-être y a t il dans la magie du texte…
Chaque mot a une saveur, un concret. Les mots les plus simples dans une phrase de Claudel prennent une valeur concrète étonnante. Des mots très simples, mais dans le contexte de la phrase, extraordinaires.
Il dit quelque part : «J’emploie vos mots, les mots de tous les jours… ».
Laurent Terzieff
C’est tout à fait vrai. Il n’y a aucun mot sophistiqué.
C’est entre lui et Dieu le père.
Donc il y a ce Louis Laine et ensuite cette fulgurance, Tête d’Or. J’ai revu la pièce montée...
Laurent Terzieff
Cette pièce mérite un metteur en scène. Il faut plaider l’auteur. Quand je monte une pièce, je me sens débiteur de mon auteur. Si un texte a une substance, une vraie substance et c’est très rare, il faut se mettre à genoux devant cette substance, et absolument la mettre en vie. Je ne vais pas plaquer mes petites idées philosophiques. En tant que metteur en scène, je suis un interprète.
Ce n’est pas le moindre de vos paradoxes : «En tant que metteur en scène, je suis un interprète».
Laurent Terzieff
Comme un chef d’orchestre qui est un interprète de Mozart, de Beethoven, de Bach. Il ne va pas rajouter des notes à Bach ou à Mozart ? Mais il est chef d’orchestre, il doit mettre en vie cette symphonie, cette sonate ou ce quatuor. Cela demande beaucoup de talent, beaucoup d’imagination. Mettre en scène ce n’est pas faire dire à des auteurs ce qu’ils n’ont pas dit, ce qu’il ne pouvait pas ou ne voulait pas dire à l’époque où ils ont écrit le texte.
Tête d’Or, j’avais pensé «une ascèse touffue».
Laurent Terzieff
Quand j’ai lu le texte, je me suis dit que j’étais devant un texte aussi important qu'une grande pièce de Shakespeare. Le Shakespeare majeur, le Shakespeare de Macbeth, ou d’Hamlet ou une chose comme cela.
Quelqu’un qui apporte un sens au monde, qui en tout cas permet d’en pressentir un ?
Laurent Terzieff
C’est ça. Quand Tête d’Or est au fond du désespoir après la mort de Cébès, il dit : «Il m’est indifférent de vivre ou d’être mort»….
Il a cette phrase merveilleuse quand Simon Agnel étreint l’arbre et dit : «Comme tu tètes vieillard la terre». C’est d’une beauté ! Il n’avait pas encore rencontré son 3e pilier à Notre Dame. C’était l’époque où il faisait l’éloge de Ravachol. Vous savez, Claudel a renié cette pièce.
Laurent Terzieff
Masson qui a fait les décors de la pièce à l’Odéon (et qui l’avait connu) m’a dit : «Heureusement qu’il est devenu chrétien parce que… ». Il s’est discipliné.
Cébès meurt puis il y a la 2ème partie nietzschéenne, prométhéenne. L’homme a tué Dieu et en meurt. J’avais cette chance après avoir joué de voir la 2ème partie. Pascale de Boysson (qui jouait à ce moment-là Becket d’Anouilh au Montparnasse), venait me rejoindre. Elle n’a pas loupé une seule représentation. J’ouvrais le spectacle, ma première phrase était : «Me voici, imbécile, ignorant, homme nouveau devant les choses inconnues… je ne sais rien, et je ne peux rien. Que dire ?, que faire ?...». Suivait un long monologue où s’exprimait toute l’angoisse de l’adolescent : «Pourquoi suis-je né ? Pourquoi suis-je venu au monde ? Qu’est-ce que le monde ? ». Les questions éternelles qui font de l’adolescence un âge tellement difficile. Le génie de Claudel est d’avoir rassemblé tout ce que l’adolescence peut véhiculer d’angoisses.
Propos recueillis par Michel Pilorgé











