Foyer Edwige Feuillere

L'U.C.T.M. est une association d'entraide aux comédiens et aux divers métiers des arts et du spectacle.

09 juillet 2008

4 SAISONS 284 SEPTEMBRE 2008

Salut aux artistes

Salut aux artistes. Salut aux vivants et Salut aux morts.

Quand ce sont des artistes comme nos amis qui nous récemment quitté :

Jean-Pierre Andrieux, Bruno Balp, Maurice Béjart, Jean-Claude Bouillaud, Jean-Claude Brialy, Claude Brosset, Carlos, Cyd Charisse, Fred Chichin, Philippe Clay, Carlo Colombaioni, Régine Crespin, Jean Delannoy, Jean Desailly, Christine Fersen, Alain Feydeau, Marie-Madeleine Francart, Oswald Gazrighian, Lucien Jeunesse, Philippe Khorsand, Daniel Langlet, Henri Labussière, Jacques Martin, Christophe Maurel, Jacques Morel, Yves Saint-Laurent, Sydney Pollak, Jean-François Rémi, Dino Risi, Henri Salvador, Michel Serrault, Janine Solane, Claire Sombert, Philippe Seurin, Pascal Sevran, Jean-Marie Siougos, Claude Wolff, Jacques Zabor

 

on peut vraiment dire qu’un artiste ne meurt jamais.

«On ne quitte que ce qu'on cesse d'aimer» dit Sœur Angélique dans Port-Royal.

Qu’est-ce que c’est après tout qu’un artiste ? Même un artiste non croyant, même un artiste dont le  but est de combattre Dieu, voire de Le nier ?

Un artiste est un transmetteur d’Espérance, un artiste vient chercher dans le coeur d’une époque, dans son inconscient et parfois au forceps - contre la volonté d’une époque ou d’un lieu - la matière à transmettre, à transformer et à transmuter et magnifie   le  désir nécessaire pour continuer à Espérer.

Un artiste, un artiste authentique, a toujours part à l’Eternité, même les sculpteurs de vent que nous sommes, comédiens, chanteurs, musiciens, danseurs - c’est d’ailleurs l’honneur de nos métiers - nous qui sommes poussière d’étoiles.

L’émotion ou le rire que nous provoquons, vibre et transporte et transforme et ouvre à une conscience plus grande, plus large ceux qui nous écoutent qui nous voient ou sans même qu’ils  nous voient, par capillarité, par l’air du temps.

Un artiste  aide son  époque à accueillir et à aimer l’aujourd’hui.


Michel Pilorgé


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08 juillet 2008

4 SAISONS 283 JUIN 2008

 Couverture

LE PLAN DE DIEU

Pourquoi essayer de suivre le développement de l’année liturgique année après année - aussi marginalement que se soit - comme nous tentons de le faire pour la troisième année consécutive, quand on est responsable d’une revue laïque ? (C’est en tout cas la définition de l’Union Catholique du Théâtre de la Musique et de la Danse, association laïque par opposition aux associations purement  confessionnelles ou paroissiales).

La réponse est esquissée dans ce numéro du mois de juin, la réponse est (aussi laïque soit-on) LA PENTECÔTE. La réponse est l’Effusion de l’Esprit.
Je m’explique, essaye lecteur indifférent ou en opposition au pouvoir des Eglises de m’accueillir avec bienveillance.


Pour tenter de comprendre LA PENTECÔTE qui donne à l’Homme sa force, sa plénitude, pour tout dire le sens plein de son humanité, il est essentiel de suivre le chemin de développement intérieur dont le déroulement de l’année liturgique est une projection :

AVENT- NATIVITÉ - BAPTÊME
CARÈME – CRUXIFICTION - RÉSURRECTION
PENTECÔTE - EFFUSION DE L’ESPRIT

C’est-à-dire âge d’homme (plénitude du Don de Dieu.)

Et les non-chrétiens me direz-vous ?
Le déroulement liturgique au sens pneumatique (c’est-à-dire spirituel) correspond à un déroulement psychique et donne à un autre plan, le plan psychologique, un équivalent ; l’acquisition d’une sagesse toute humaine, l’humanisme des philosophes.

À chacun de découvrir le chemin qui lui convient dans le secret de sa  vie intérieure, sans jugement de valeur de l’un à l’autre mode    d’évolution (que d’ailleurs nous semblons ne pas vraiment choisir).

 

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28 avril 2008

NUMERO 282 PAQUES 2008


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DERRIERE L’HUMILITE, LA RESURRECTION

C’est très simple, peut-être un peu simpliste ; tant pis, je vous livre le fond de ma pensée. «La Résurrection, c’est le retour de la mort à la vie». Avant le Christianisme «Les religions à mystère et en particulier les mystères d’Eleusis, ainsi que les cérémonies funéraires égyptiennes, témoignent de la vivace espérance humaine en la Résurrection. Les rites d’initiation aux grands mystères étaient des symboles de la résurrection attendue par les initiés». L’Eglise Catholique a fait de la Résurrection du Christ un dogme, c’est-à-dire une vérité à laquelle nous croyons – signe d’appartenance à la communauté -. «Dieu est Amour. Il nous ressuscite dans l’Amour, par Amour et pour l’Amour. À la Résurrection, nous serons pour toujours auprès du Père dans la joie et la plénitude promise par les Ecritures».
Aujourd’hui il semble difficile de croire en une chose à laquelle on n’adhère pas du fond de sa conscience, même en étant un pratiquant sincère… Comment donc aborder cet  absolu de la foi ? Que représente le miracle de Lazare (pour n’en citer qu’un) sortant de son tombeau et qui n’est qu’un avant-gout  de la Résurrection ? Et surtout que représente la Résurrection glorieuse, pendant les Quarante jours d’après Pâques, où le Christ est là, bien présent mais profondément autre ? Marie-Madeleine, l’amour absolu, ne le reconnait qu’après qu’il se soit fait reconnaitre : «Rabounni», murmure-t-elle stupéfaite. Profondément autre encore quand il lui dit : «Ne me touche pas» ;  et cependant totalement incarné quand il mange avec ses disciples du pain et du poisson d’un bel appétit en une première mémoire Eucharistique. C’est d’ailleurs à ce signe que les disciples Le re-connaissent définitivement et d’individus déprimés deviennent des êtres fous d’Espérance. Profondément humain également quand il propose à Thomas de toucher son côté, de toucher la vérité de sa souffrance : mais déroutant, déconcertant quand il apparait et disparait de la pièce où quelques-uns sont assemblés (en son nom ?) sans passer par la porte, en un curieux numéro de passe-muraille qu’il n’est pas aisé d’accepter aujourd’hui. (Ni de transmettre aux demandeurs de sens). Qu’est donc la Résurrection pour nous, hommes et femmes de notre temps ? Il m’a paru important d’y réfléchir ensemble dans ce numéro des Quatre Saisons. «La Résurrection suppose une dépossession de soi-même…» a dit dans une homélie, Philippe Desgens, Aumônier des Artistes. Qu’est-ce que ça voudrait donc dire cette  "dépossession de soi-même", sinon un abandon (même partiel) de l’orgueil, de la volonté de dominer ? Qu’est-ce ça voudrait donc dire sinon un regard un peu miséricordieux, un peu d’écoute à l’Autre ? Et si la Résurrection, cette Résurrection-là en tout cas, était à notre portée, dans notre vie de tous les jours, par la simple décision de mettre l’Amour dans nos pensées et dans nos actes, même seulement un peu ? La Résurrection c’est aussi un sourire donné, un sourire reçu. Ce numéro des 4 saisons est dédié à tous ceux qui, comme moi, pensent qu’il est aujourd’hui raisonnable de croire en la Résurrection parce que c’est la seule arme efficace contre la désolation.

Michel PILORGE

P.S. Un début de réponse m’a été donné par un poème de Francis Jammes que ce vieux mécréant de Georges Brassens chante comme d’autres prient pudiquement, simplement....
Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l’oiseau rappelant l’oiseau tombé du nid Par l’herbe, qui a soif et recueille l’ondée
Par le baiser perdu par l’amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue Marie.

Nathalie Roussel : «La Culture est en danger ».

Il est entendu de soutenir que la Culture est en danger.

L’indéniable précarité de nos professions et son cortège de laissés pour compte, chacun de nous peut en témoigner, nous force à l’empathie envers nos camarades en prise avec des difficultés fondamentales liées à la pratique de leur art et par voie de conséquence, à leur survie. Je ne m’exclue pas de cette catégorie et je cherchais, au-delà de mon travail à me sentir utile.
Grâce à la rencontre avec Michel Pilorgé, j’ai choisi les petits chemins de l’entraide, ceux du foyer Edwige Feuillère.

Cette association sort chaque année de l’ombre lors de la fête de l’U.CT.M au théâtre de Paris. Celle du 17 décembre 2007 fût le terrain de mon apprentissage autant que celui de mon chemin de Damas. Un défi où l’angoisse de la novice et l’énergie suscitée par l’urgence m’ont laissé un goût de “ reviens-y ”, indispensable satisfaction pour continuer à agir.

En dehors du nerf de la guerre récolté au cours de cette manifestation, je suis consternée par l’ignorance que beaucoup de professionnels expriment quant à l’existence de l’U.C.T.M et du foyer Edwige Feuillère. J’ai donc l’espoir que nous puissions nous faire connaitre par le plus grand nombre : quelle nouvelle organisation devons nous mettre en pratique pour que les publics, très attachés aux rencontres avec leurs artistes, puissent le faire lors des séances de signatures ?

Je nous rêve comme une véritable chaine d’entraide, il est donc temps de se mettre au travail.

Merci de m'accueillir parmi vous.



Nathalie_Roussel

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02 janvier 2008

Numéro 281 Décembre 2007

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L’archétype de toute création est La Création.

L’archétype de tout créateur est Le Créateur : Yahvé - Dieu. Est-ce à dire que tout créateur est père de sa création à l’exemple de Dieu le Père ? Il me semble qu’il en est plutôt le résultat. Il me semble qu’un créateur, un artiste, est engendré par son œuvre et que ce qu’Il EST (devenu), est le résultat de ses gestes créateurs, gestes qu’il accomplit mais dont il n’est qu’en partie responsable. (La partie technique : la surveillance du travail). Le reste du travail c’est-à-dire l’essentiel (qui s’accomplit en l’œuvre), l’âme de sa création est en lui depuis le commencement. Le germe attendait l’étincelle. D’y mettre le feu est sa seule responsabilité.

En accomplissant cette œuvre (de quelque nature qu’elle soit), il accouche de ce qui était en lui. Il devient lentement lui-même, n’ayant terminé son œuvre qu’à la porte de sa vie.
Dans ce numéro des 4 Saisons, nous allons vous faire connaitre des créateurs qui ont fait de leur vie une œuvre, qui ont travaillé à cet accouchement d’eux-mêmes ; et par cette seconde et lente naissance ont accédé à une signification féconde plus importante qu’eux-mêmes, si riche que soit leur personnalité. Ils ont ouvert une fenêtre sur l’univers d’où nous, public, pouvons voir plus loin, plus large, plus haut. Ils ont comme dit l’Evangile porté du fruit pour une humanité en souffrance.
C’est le cas de Georges Le Roy, l’initiateur – l’Inventeur – le créateur de L’Union Catholique du Théâtre.
À tout seigneur tout honneur, il occupe le feuillet central de la revue.
Vous rencontrerez aussi le très contesté Jean-Luc Jenner, créateur incontestable d’un Espace théâtral où des dizaines d’artistes, comédiens et metteurs en scène peuvent s’exprimer.
Il y a aussi une découverte : Carolyn Anderson, une Américaine de Paris qui a, en somme, réinventé, recréé la direction d’acteurs pour (je cite) se faire raconter des histoires qu’elle aime comme elle désire qu’on les lui raconte. Vous croiserez également un sculpteur qui a le même nom qu’un acteur -bien connu – pas étonnant puisqu’ils sont frères ; et puis aussi les réflexions pointues de nos collaborateurs habituels : Christine, Philippe, Robert, Annik, Gaston.
C’est à vous tous mes amis que ce numéro est dédié, vous qui avez choisi une vie d’artiste, une vie de créateur, une vie à la découverte en vous de l’univers.

Le Président


JEAN-LUC JEENER, l’addition des contraires

Quand on pénètre dans le hall du T.N.O, ce n’est pas exactement l’image de la réussite qui vient à l’esprit : c’est gris-marronasse,  c’est lépreux, la peinture date sans doute de l’époque ou ce lieu était un ciné porno. Un morceau du plafond pandouille dans un coin avec des seaux en dessous pour la récupération des dégoulinements. Il y a des avachis sur dans des canapés hors d’âge du coté bar qui ne propose à boire que l’eau d’un  antique  robinet  des jeunes, des maigres, des gros, des connus, des inconnus, des belles très belles et des vieux très vieux, des jumelles qui se ressemblent vraiment, des un peu politiques, des barbus conformistes, des bien propres sur eux, des franchement patibulaires et une cabane en bois décentrée pour la vente des tickets avec des individus qui y entrent et qui en sortent  comme si l’argent récolté n’avait pas de propriétaire ; comme si c’était un bénéfice personnel pour les encaisseurs…
Mais surtout, surtout des affiches partout, des propositions de spectacles partout. Tous ces spectacles, ces lectures, ces poétiques sont ou ont été proposés ici (ou ailleurs,) dans ce lieu improbable où ça grouille, où ça cause, où c’est enthousiaste, où ça aime où ça hait où ça vit.
Au milieu de cet univers de contradictions, J.l. Jeener apparaît sautillant, moitié anguille moitié faune à pieds de chèvre, vieux comme son théâtre, vieux comme Noé sur son Arche éprouvée et jeune d’une énergie déplaçant les montagnes, figure étonnante d’un panthéon artistique au-delà du temps.


Michel Pilorgé : J. L. Jeener, c’est un nom qui éprouve pas mal de monde. Certains  trouvent que c’est un type formidable, un intellectuel passionné, un homme courageux et généreux et même un mystique. Mais d’autres disent : « Jean Luc Jeener ?  C’est simplement un escroc ! »  Et toi, qui dis-tu que tu es ?
 

Jean-Luc Jeener : Un escroc, oui ! Certains ajoutent que je possède au moins trois maisons de campagne. C’est tout à fait légitime. Je fais beaucoup de  choses, je suis donc très critiqué. Je suis directeur de théâtre et metteur en scène, je suis journaliste et critique et je suis aussi comédien. Selon la tradition française, ça ne colle pas. Et puis tu sais, c’est très difficile de comprendre pourquoi et comment un  théâtre  comme celui-ci fonctionne. Et pourtant c’est bien  simple !

D’abord le pourquoi. Quand j’ai commencé à faire du théâtre  à 16/17 ans, j’ai très vite compris la nature du problème. Le piège de l’argent. J’ai compris que si je ne faisais pas attention, pour monter Le Roi  Lear ou Hamlet, j’allais très vite m’engluer dans des problèmes insurmontables. J ‘ai donc organisé ma vie en fonction de cette analyse et j’ai donc essayé de réunir autour de moi des gens du même point de vue.Pour ceux qui n’ont pas le même point de vue, je suis évidemment un salaud, un escroc, un voleur etc.…
Le T.N.O est organisé pour offrir cette année par exemple, trente-quatre pièces de Shakespeare, ce que la Comédie Française elle-même ne peut pas faire. Ici les comédiens, les metteurs en scène, nous tous, nous avons remplacé la production de l’argent  que nous n’avons pas par la production du travail. Nous n’avons pas d’argent, ni producteur, ni subventions, nous n’attendons personne. Nous sommes nos propres forces de travail. Pour moi c’est l’honneur suprême de l’artiste. Mais à côté de ça, nous devons absolument penser en  professionnel. D’où l’alternance qui n’empêche personne de faire autre chose. C’est pensé pour ça. Pour moi être professionnel veut dire engager sa vie pour quelque chose. Ensuite qu’on survive en donnant des cours de philo ou en faisant de la pub, je n’en ai rien à fiche.
En outre, je suis profondément chrétien, j’ai donc essayé de penser les choses dans le respect de l’Individu. Je ne me suis jamais pensé comme le patron. Pour moi les hommes sont des égaux, je m’adresse à des égaux  qui choisissent en liberté (à la condition expresse qu’ils puissent réellement choisir). Au Nord-ouest, on ne trompe pas les gens.
Le Nord-Ouest est un lieu de création, pour des créateurs qui décident ensemble de donner quelque chose à la communauté humaine. J’ai pensé à faire de la politique, mais le théâtre est selon moi, le seul art qui montre l’homme dans sa globalité.
Notre société est en danger de déshumanisation et, au théâtre, on montre notre frère humain. On le donne à voir, à entendre, à comprendre au spectateur, son semblable, son frère. Bien sûr ça génère des difficultés ahurissantes. C’est un véritable choix d’engagement avec des gens qui sont dans le même état d’esprit que soi. Et quand ces gens-là dominent leur sujet, c’est-à-dire choisissent, c’est formidable. En ce moment je monte Hamlet avec Emmanuel Dechartre. (Ça lui coûte de l’argent de travailler au Nord-Ouest, c’est un vrai choix). Et moi pour des raisons purement artistiques, je choisis de le jouer dans la petite salle donc de refuser du monde.

Parmi tous ces métiers : comédien, auteur, critique, etc. lequel considères-tu comme le plus essentiel à ta vie ?

Jean-Luc Jeener : Très jeune, je pensais être écrivain, mais très vite je me suis senti d’abord metteur en scène. En fait j’ai besoin de cet équilibre entre la création solitaire (écrire des pièces) et mettre en scène. Ces deux choses me sont absolument vitales.

Tu viens d’écrire une pièce, mais tu mets en scène un Shakespeare. N’est-ce pas illogique ?

Jean-Luc Jeener : Pas nécessairement, les deux sont vraiment habités.
 
Il y a un côté monastique dans la façon dont tu t’engages au théâtre …

Jean-Luc Jeener : Mais pas seulement au théâtre : je suis chrétien, c’est fondamental. Être chrétien est extrêmement compliqué intellectuellement. Je ne suis ni bouddhiste ni musulman.  Je crois que Dieu s’est incarné en Jésus-Christ ; ce qui pour Saint Paul est une folie. Et bien au théâtre quand tu es comédien, tu réalises en petit l’hypostase : quand tu es sur un plateau, tu es à la fois pleinement toi (avec tes problèmes d’impôt etc…) Et tu es totalement le personnage que tu incarnes. C’est une manière de comprendre l’incarnation. Ça aide à comprendre l’essence du Christianisme.
Un autre aspect fondamental sur lequel achoppent toutes réflexions, c’est le problème de la liberté. Au théâtre, tu as un début, un milieu, une fin. La pièce est écrite. Tu ne peux changer   la  mort de Richard III par exemple. Tu as travaillé avec un metteur en scène qui t’a dirigé très précisément. Et pourtant chaque représentation est différente. Tu circules à l’intérieur de ces contraintes avec une liberté absolue. C’est une manière d’approcher l’incarnation de Dieu.
Je suis fasciné par la liberté. La pratique théâtrale est magique. Amener un comédien à devenir un personnage est la chose la plus extraordinaire du monde. Je crois que l’on se doit au talent que l’on a reçu. Quand je suis en répétition, je sais que c’est vrai. J’ai le sentiment d’être vivant. Cependant la démarche n’est rien sans humilité.

Quel est l’avenir du T.N. O. ?

Jean-Luc Jeener : Il y a trois problèmes : le premier c’est l’achat du théâtre. J’ai fait une souscription pour acheter le théâtre qui a rapporté beaucoup : 150.000 euros. Mais la situation s’est compliquée par la mort du propriétaire et les exigences délirantes des successeurs. Le deuxième problème, ce sont les dettes (deux millions de francs). On doit de l’argent à toutes les caisses. Le troisième problème  est celui de la fiabilité d’un bail. Si je continue à payer le loyer, on est tranquille pendant quelques années. On ne peut pas être mis dehors, quoi qu’ils entreprennent. Au-delà de ça on essaye de racheter et d’être tranquille définitivement.

Des projets après Shakespeare ?

Jean-Luc Jeener : Il y aura Théâtre et engagement  (spirituel, artistique, politique) et plus tard soit Guitry si j’ai les droits soit Michel de Ghelderode. J’adore les deux….
 
Cette discussion et beaucoup d’autres idées échangées s’est déroulée dans un restaurant à côté du T.N.O, devant un solide repas arrosé de vin rouge roboratif,  car J. L. Jeener n’est pas un ascète, J. L. Jeener est un vivant. En le regardant manger une solide entrecôte, je voyais un presque hédoniste, en tout cas quelqu’un qui ne refuse pas les plaisirs que la vie apporte aussi à table.Il y avait aussi Isée, sa fille de sept ans, car J. L. Jeener est père et s’occupe  également de sa fille. Et pour tout dire, il ne voulait même pas me laisser payer l’addition selon la convention… Mais je suis aussi un peu obstiné.


Propos recueillis par Michel Pilorgé

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01 septembre 2007

numéro 280 septembre 2007

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EDITO :
« OU EST-IL TON DIEU ? » Ps XLII, 4

L’habitude de pensée la mieux partagée de notre époque est  sans doute le refus du Mystère ou du moins l’indifférence au Mystère. Une espèce d’apathie intellectuelle et morale face aux seules questions vraiment essentielles : «Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous?».
L’attitude conforme (politiquement correcte) semble n’avoir aucune curiosité face au désespoir qu’engendrait cette question chez des écrivains comme Camus-l’agnostique ou Bernanos-le croyant.
La religion quelle qu’elle soit, n’est pas une explication de l’inconnaissable, elle est ou devrait être une voie d’accès, «Je suis le chemin, la vérité et la vie». (Jn).
En se conformant de trop près à la pensée contemporaine notre christianisme bien pensant en aurait-il perdu la clé ?

L’histoire nous apprend que les grands “transformeurs” du monde ont été des rebelles. JEREMIE, ISAIE, DANIEL, puis FRANÇOIS D’ASSISE, DOMINIQUE, VINCENT DE PAUL, le père CHEVRIER,  les prêtres ouvriers, les ayant-quittés-l’église et les laïques qui essaient eux aussi de transmettre un peu de l’amour reçu. Et les petites sœurs de Montreuil,  Petite Sœur Yvette dans sa maison de retraite,   l’Abbé Pierre… et bien d’autres. Et le premier de tous, Jésus de Nazareth, Jésus le Christ qui rejette les Pharisiens, ces conformistes de son temps.
On connaît l’Histoire Sainte : il paie de sa vie cette prise de position.
Et nous où en sommes-nous ?
Le Christ fait dire à Jean-Baptiste : «Les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent… ».
Et nous où en sommes-nous ?

Voyons-nous des aveugles voir, des sourds entendre, des boiteux marcher ?
Où sont donc passés les anti-conformistes, où sont les rebelles ?
(Il est bien entendu que ma pensée, mon Espérance, n’est pas une rébellion à trois sous – papillon tatouée sur l’épaule pour les dames et boucle d’oreille pour les messieurs – pas de faux procès, je vous en prie Le maniérisme trés important aujourd’hui , a été de tout temps, le symptôme d’une créativité en panne.).
Mais qui donc prend la relève de l’Espérance ?
Qui va nous donner le désir d’ETRE ?Ce numéro est dédié  à tous les paumés, les perdus de l’amour, les perclus d’Espérance, nos semblables, nos frères !


                Le Président



Michel SERRAULT ! Qu’il est difficile de parler de lui ! Au présent, ça allait, on pouvait en rire ensemble, mais au passé… Il était multiple, déroutant, on le trouvait souvent là où on ne l’attendait pas. C’est l’un des derniers comédiens qui a pu servir un maximum d’emplois différents. Il se glissait dans ses personnages et les envahissait littéralement, passant d’une intensité dramatique profonde à la folie d’un grand burlesque. Et voilà, le mot est lâché : Michel était fou. De cette belle folie constructive, enrichissante, génératrice de surprises et d’étonnements. Je suis sure que parfois il se surprenait lui-même, n’ayant pas tout à fait prévu l’aboutissement. Mais ça, ce sont les grands, ceux qui savent s’oublier au profit du personnage et lui laisser la place. Au théâtre, il refusait l’effet facile, motivant toujours son exagération même. Il a atteint le sommet dans sa “Zaza” de La Cage aux folles. Sans une seule touche de vulgarité dans ce rôle plus que délicat, il déchaînait des énormes vagues de rire qui roulaient jusqu’à la scène et le comblaient. Au cinéma au contraire il usait d’une totale  économie de moyens. J’ai eu le bonheur de  tourner avec lui Le Monde de Marty, un film qui n’a pas eu l’audience qu’il méritait : le sujet a fait peur. Evidemment, l’amitié, à l’hôpital, d’une vieux tétraplégique et d’une petit cancéreux n’incline pas à la rigolade. Pourtant le film n’était pas triste, il permettait d’espérer. Le rôle était spécialement difficile puisque le paralytique ne pouvait prononcer un mot, tout devait se passer dans les yeux, mais quel regard ! Ses yeux m’ont toujours étonnée. Dans le comique, ils prenaient un côté œil de volaille, rond et ingénu. Dans le drame il devenait sombrement profonds, même inquiétants. Dans la demi-teinte, comme dans Le cœur ébloui qui illustrait le dernier amour de Fontenelle, il mêlait les deux avec une étonnante science du dosage. Contrairement à Marty, dans lequel il était tendu, il arrivait le matin d’humeur folâtre, pour notre joie à tous. Plus récemment il a incarné plusieurs personnages de vieil homme assagi et épanoui où son humanité débordait, ses face-à-face avec les enfants alliant comique et émotion. Les Enfants du marais reste un film de référence. Parmi les rediffusions qui ont suivis son départ, le Père Dominici était flamboyant alors que Monsieur Arnaud nous a plongé dans une ambiance glauque et douloureuse. Je n’ai jamais parlé foi avec lui, maintenant je le regrette. Peut-être était-ce le fait d’une pudeur partagée. Je sais qu’il était un grand Chrétien et que ces talents que le Seigneur lui a si généreusement distribués, il les a fait fructifier au maximum et qu’il pourra entendre : «Bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître».
À toujours Michel.

Annik Alane

Une source inépuisable

« Dieu, personne ne l’a jamais vu, mais il a parlé… ». Cette affirmation de l’Ancien Testament nous révèle que Dieu n’est pas resté caché, mais qu’il s’est manifesté aux hommes en prenant l’initiative de la parole pour se dévoiler. En effet, par l’intermédiaire d’Abraham, de Moïse, de David et des prophètes tels que Jérémie, Isaïe, Ezéchiel et bien d’autres, Dieu a pris le risque d’une parole.
Cette parole s’incarne dans l’histoire d’un peuple particulier, Israël, choisi par Dieu pour être en ce monde signe de sa présence agissante. Cette histoire où Dieu inscrit sa trace devient une histoire sainte. Parce que la parole est fragile, elle peut être manipulée, pervertie ou méprisée. La parole de Dieu ne s’impose pas, elle propose à l’homme une relation d’amour qui s’appelle une Alliance. Au sein de cette Alliance, la liberté de l’homme s’exerce pour son bonheur ou pour son malheur.
Enfin, cette parole s’incarne sous la figure d’un homme précis : Jésus de Nazareth. Cet homme, dont nous croyons qu’il est le Messie et le Fils de Dieu, manifeste la fécondité de la parole de Dieu lorsqu’elle ne rencontre aucun obstacle dans le cœur de l’homme. La parole qui sort de la bouche de Jésus est créatrice, agissante, toute-puissante… comme au premier jour de la création, lorsque Dieu créa par sa parole. Là encore, l’homme qui l’écoute est invité à une transformation intérieure, un retournement du cœur et de l’esprit qu’on appelle la conversion.
Ainsi, la Bible, ce gros livre impressionnant, contient tout ce que Dieu a dit et ne cesse de répéter.Ces paroles, transmises par une culture qui n’est pas la nôtre, nous dépaysent un peu et nous obligent à un effort d’inculturation. Depuis plus de deux mille ans, la Bible est abondamment commentée par les auteurs spirituels et les théologiens, mais elle est aussi reçue par le peuple chrétien, dans la liturgie. Proclamée dans une assemblée, elle opère mystérieusement son œuvre dans le cœur de l’homme, tant il est vrai qu’elle n’a rien perdu de sa force et de sa fécondité. Chacun peut en faire sa nourriture et y découvrir le visage de Dieu et le sens de sa propre vie. Bien loin de l’épuiser, la lecture assidue de cette parole, nous ouvre sans cesse au mystère infini d’un Dieu qui sollicite notre liberté pour nous faire grandir en humanité et en sainteté.
La fréquentation régulière de la parole de Dieu fait progressivement tomber tous les obstacles qui la faisaient paraître étrangère, la rendant aussi familière qu’une nouvelle langue maternelle. Une difficulté demeure : renoncer à tout ce que nous croyons savoir sur Dieu, fruit de nos fantasmes et de notre imagination, pour accueillir dans un cœur de pauvre ce que Dieu dit de lui-même. Il faut avoir les mains vides pour recevoir le don de Dieu.

                            Père Philippe Desgens


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30 juillet 2007

Num. 279. Juillet 2007

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L’OPERATION DU SAINT-ESPRIT

«La lumière luit dans les ténèbres » au livre de Saint Jean (ch. 1) 

Nous continuons notre route sur les pas de Jésus - il faut bien appeler les choses par leur nom - de la Nativité à la Résurrection. C’est un chemin de vie, un chemin de réalisation intérieure que l’Evangile nous propose. De naissance à Renaissance, en passant par l’incontournable ascèse de la Croix- purification radicale !

Nous voici seul, le Seigneur nous a quitté, semble-t-il, avec promesse de nous envoyer le Paraclet, le défenseur, l’Esprit Saint.

Qui est donc ce Paraclet, cet avocat qui arrive sous la forme improbable de langues de feu et qui nous tombe dessus à nous disciples, à nous assemblée ?

Qui est cette force, cette énergie qui vient sur le monde et déclanche et accomplit la plénitude du Don de Dieu (à chacun selon ses talents) qui donne la pleine possession de ce qui nous emplit et nous possède, qui nous accomplit ?

C’est bien de cela qu’il s’agit chez ce musicien anonyme par scrupule ou discrétion.

C’est bien de cette Providence saisie au vol et chaque jour renouvelée ; de cette mystérieuse métanoï  suscitée par l’opération du Saint Esprit.

Le PRESIDENT

LE CHEMIN DU PERE ANTOINE

Le Père Antoine de Monicault, curé de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, est un rebelle : ardent transmetteur de l’Evangile, il le fait à sa manière, luttant à l’extérieur et aussi parfois à l’intérieur pour faire connaitre l’Amour du Christ.

Michel Pilorgé : Dès l’entrée, on peut constater que “Bonne-Nouvelle” n’est pas une église ordinaire : l’autel est au centre et les fidèles s’installent en carré autour de ce centre ; il y a  un lutrin  surélevé par rapport à l’autel, lequel autel est fort grand. Pouvez-vous, Père, nous préciser le sens de cette installation atypique ?

Antoine de Monicault : Cette disposition remonte aux premiers siècles de l’Eglise et représente  un corps humain avec en tête la présidence, ensuite la bouche, l’estomac et enfin, ce corps étant féminin, l’utérus : La mission essentielle de l’Eglise est, vous le savez, d’engendrer à la vie éternelle.


C’est-à-dire accoucher de la 2ème naissance ?
C’est l’initiation chrétienne : baptême, confirmation, eucharistie. Autour de ce squelette, il y a une chair humaine, un corps, faite d’hommes, de femmes et d’enfants : la communauté ecclésiale. Ce corps chante et prie à l’unisson, porté par la Présence d’une réalité qui vient à son secours.
Quand j’ai été nommé ici, en 1988, il ne restait qu’une centaine de pratiquants  dont presque aucune famille.

Pourtant j’ai vu ici beaucoup de monde, des gens très différents, un couple d’aristocrates juste devant moi, des pauvres, des travailleurs émigrés, des familles nombreuses…
Dieu seul est capable de mettre en communion un aristocrate et une femme de ménage sans que ce soit le fait d’une vertu qui un jour ou l’autre éclate.
Dans les cinq premiers siècles de l’Eglise, il y avait un utérus, le baptistère construit pour baptiser par immersion. Aujourd’hui encore l’église dit que le baptême par immersion est préférable. Quand un adulte ou un bébé est submergé par les eaux, on pense à la mort. Le sens le plus profond du baptême est d’entrer dans la mort de Jésus-Christ mort d’une manière unique, en donnant sa vie.
Donner sa vie pour quelqu’un qu’on estime, on l’a vu, mais donner sa vie pour quelqu’un de mauvais qui est précisément en train de vous faire du mal... C’est amour n’appartient pas à la terre.
On peut fuir la mort par l’orgueil, la présomption, la sexualité etc, et c’est précisément pour fuir une mort humaine beaucoup plus grave que la mort physique.

Une addiction comme l’alcoolisme est selon ce que vous dites une fuite devant la mort ?
C’est une mort lente pour curieusement fuir la mort. De même le suicide ; la mort intérieure que ressent celui qui se suicide est tellement crucifiante que le sujet préfère se donner la mort. Cette mort-là est plus douce que l’autre.
C’est la parabole du fils prodigue : «  mon fils était mort et il est revenu à la vie ». Le fils est bien vivant, mais il a connu une telle mort.

Devenir prêtre est  une vocation, on est appelé, parfois tardivement.Comment cela vous est-il  arrivé ?
En deux étapes. À 5 ans, je voulais déjà être prêtre. Plus tard, en quatrième, je m’en suis ouvert à un prêtre mais pendant l’adolescence, j’ai largement glissé dans le péché.
J’ai entrepris H.E.C. Durant mon année de spécialisation en Allemagne j’ai souffert comme un chien.
Je suis rentré en catastrophe et je suis allé voir  une vielle tante religieuse : «Tante  Mistsi je vais entrer au séminaire» «Oh mon petit,  je l’ai toujours su» C’était sorti  comme ça.
Et donc assez rapidement j’ai intégré le séminaire d’Issy-Les-Moulineaux.

Ce séminaire ne donne pas toujours des prêtres de votre style ?
Après deux ans, le prêtre qui me guidait m’a dit : «Tu dois aller aux Carmes». Au séminaire des Carmes l’ambiance est très critique ; j’ai ressenti la solitude mais j’ai appris.

Un dépouillement non pas recherché mais imposé ?

J’ai malgré tout été heureux au séminaire, mais à la sortie je ne savais pas conduire les personnes à Jésus-Christ.

C’est un don, une grâce ?
C’est une grâce : je savais  rassembler, redonner un élan mais ça me posait  question.
C’est à cette époque-là que j’ai compris une réalité, le soubassement : le chemin d’initiation chrétienne pour adultes.
Ce chemin commence par une annonce puissante de la foi, puis  à travers un vécu en petites communautés, conduit à la pleine adhésion au Christ Ressuscité.

Quelle place  faites-vous au Saint-Esprit dans ce Chemin ?
Le Saint-Esprit est invisible, il n’a pas de forme : Le père est la Création, le fils l’Incarnation, le Saint-Esprit on ne sait pas, mais avec le Saint-Esprit il y a l’Eglise.
Saint Irénée parle des deux mains de Dieu, les mains du potier. La main gauche, à l’intérieur du pot, permet à la main droite d’être efficace. Ces deux mains représentent le fils et l’Esprit Saint.
Le processus de réalisation commence par ce que l’on peut dire de Dieu lui-même, c’est-à-dire l’existence du Salut qu’on appelle l’économie. On y voit l’Esprit Saint agir en gentleman, mais quand il est là, il est fort.
Le Christianisme est fondamentalement une nouvelle. Si quelqu’un la connaît ça le change, sinon sa vie demeure souffrante.
Quand j’ai commencé à Saint-Germain-des-Près, je me disais : « On est là pour quelques centaines de personnes, mais la foule immense, je ne vois pas comment il sera un jour possible qu’elle franchisse  le seuil de cette église. »
Ça m’a posé question sur le sacerdoce que j’exerçais, jusqu’au jour où j’ai compris que je ne connaissais pas vraiment Jésus-Christ victorieux.
On ne le connaît que quand on entre dans la mort avec lui. Pour entrer dans cette mort singulière il faut ce que le Nouveau Testament appelle la foi qui fleurit en Charité. Celui  qui entre là, trouve Jésus-Christ.

Fleurir en Charité, c’est faire ses Oeuvres ?
Oui c’est aimer quelqu’un qui représente un obstacle, aimer quand je ressens de l’hostilité, c’est aimer quand je ne peux pas aimer.

C’est l’Evangile pur et simple ?
Si quelqu’un entre dans cette Foi, il devient disciple de Jésus-Christ en communion avec le Père. Et L’Esprit Saint témoigne de cette présence à l’intérieur de lui. «Vous avez reçu un esprit de fils qui crie à l’intérieur de vous : Abba »
C’est cette nouvelle-là que nous annonçons.

Annoncée comme ça c’est  révolutionnaire !
Oui et ça peut changer la situation de l’Eglise de Paris. Une œuvre se fait avec celui qui écoute, mais curieusement  pas avec celui d’à côté. «L’un est pris, l’autre est laissé ».

Ceux qui entendent sont-ils spécialement formés ?
Justement pas ! Une chose  m’a plu quand j’ai connu le Chemin :  on y parlait normalement.
Les pères de l’Eglise disaient que le Kerim (la  Nouvelle, mot utilisé pour annoncer un changement d’empereur) est le sperme de l’Esprit Saint.
Eh bien nous, nous allons, je vais dans les rues, dans les cafés annoncer qu’ils ont besoin de Jésus-Christ : «Viens écouter quelque chose qui sera bon pour ta vie».

Vous les invitez à une fête ?
Oui et des personnes viennent et si elles entrent dans le sein de l’Eglise, l’Esprit Saint vient à leur esprit. La foi c’est l’Esprit qui témoigne à leur esprit qu’ils sont fils de Dieu.

Avant de retourner au Père, Jésus dit : «Ne vous inquiétez pas je vais vous envoyer le Paraclet». Pourquoi n’est-il pas resté lui-même ? Après tout, la foule avait l’air très satisfaite de sa présence.

Paraclet veut dire avocat «Je vais vous envoyer un autre Paraclet».(Il y avait déjà un 1er paraclet). Avec l’Ascension, le Fils rejoint le Père qui l’a envoyé, il remonte avec l’humanité qui a connu la mort.
La Résurrection de Jésus-Christ par le père est le pardon des péchés. Le péché fait mourir. Le péché de Pilate a fait mourir Jésus-Christ Le pardon des péchés est la résurrection. Il faut donc adhérer à cette mort de Jésus-Christ (le baptême) pour communier à sa Résurrection.

Selon un sondage récent, 51% des Français se prétendent catholiques, mais la moitié de ces Catholiques disent croire en Dieu. Serait-on au stade zéro de la spiritualité ?
Ce n’est pas le problème. Le monde cesse d’être religieux pour devenir sensible aux faits et à l’histoire. La période est parfaite pour évangéliser.
Cette période voit l’homme religieux quitter l’Eglise ou ne plus témoigner. Son voisin de palier le connaît, il sait qu’il va à la messe mais il ne voit pas de différence. Mais si cet homme commence à montrer des signes que la mort est vaincue, par exemple s’il est marié et que sa femme est toujours en retard, et qu’il n’éclate plus en colères terribles, le voisin de palier peut voir les différences. Si le couple, après une dispute terrible, se réconcilie, si on les voit sortir bras dessus bras dessous et non pas se faire la gueule, un jour il peut se dire comme Saint Pierre : «Je découvre l’espérance qui est en moi ».
Et il est sauvé parce qu’il a vu. Il n’est pas nécessaire qu’il entre dans l’église. Il n’est pas nécessaire que tous entrent dans l’église. Mais il est nécessaire que le sel soit du sel et le levain du levain.

Vous êtes un dangereux révolutionnaire.
C’est révolutionnaire.
Pour en finir  avec la question sur la Pentecôte : Pâques est une fête juive que Jésus a transformée de l’intérieur. La Pâque de Jésus-Christ, c’est faire sortir le monde de la terre désertique du péché, passer de cette terre désolée au royaume des cieux. C’est le don total de sa personne pour quelqu’un.
La Pentecôte est également une fête juive, c’est le don de la loi écrite sur des pierres par Dieu lui-même.
«La seconde alliance était écrite sur les cœurs par l’Esprit Saint » dit Saint Paul. Désormais L’Esprit envahit les personnes et cet Esprit est celui de Jésus-Christ. L’Esprit fait penser ce que pense Jésus-Christ, il fait aimer comme a aimé Jésus-Christ.
La Pentecôte c’est le don de la loi nouvelle écrite sur les cœurs.
Désormais «Aime et fais ce que tu veux» dit Saint Augustin. 

Propos recueillis par Michel Pilorgé




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29 juillet 2007

Num. 278. La Pâques

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CHRISTIAN DE MONTAIGU, FRERE MINEUR.

Voici le second volet de ma retraite chez les franciscains du Havre ; le premier volet nous rappelait que Noël ne fête pas l’anniversaire du petit Jésus mais est l’annonce que Christ est né ,que Dieu s’est incarné, l’annonce d’une Bonne Nouvelle. Celui-ci nous parle de Pâque ; du Passage, de la Résurrection.

Qui es-tu frère Christian ? Quelle est ta fonction religieuse, sociale ?

Christian de Montaigu

Je suis Franciscain depuis une vingtaine d’années, je suis membre du couvent du Havre. Je suis en charge de la solidarité auprès d’associations caritatives catholiques et aussi d’associations, disons humanismes qui s’occupent des plus démunis.

Tu parles du Secours Populaire ?

Christian de Montaigu

Il y a aussi des associations qui se mobilisent pour le Tiers Monde avec beaucoup de simplicité Je suis en outre aumônier du CCFD sur le diocèse. Le C.C.F.D est une grosse machine qui depuis longtemps touche du doigt des réalités intéressantes comme le commerce équitable.

Je m’intéresse aussi aux questions de l’habitat humanisme. Les grandes barres ont répondu dans l’urgence à des besoins, mais aujourd’hui la mixité, la proximité, le brassage des populations rend les choses difficiles, pas forcément par racisme, simplement par difficulté d’accepter l’autre avec des traditions différentes. Il faut savoir se gêner. Pour le Chrétien, cela veut dire quelque chose ; cela nous met au pied du mur.

Etais-tu préparé à ce genre de problèmes ?

Christian de Montaigu
Tout à l’heure en marchant, on parlait des traces qu’imprime le vécu ; sans doute certaines de ces traces ont orientées mon choix franciscain.
Quand j’étais enfant, ma grand-mère m’emmenait visiter des familles de manouches sédentarisées. J’ai été très tôt confronté aux problèmes d’alcoolisme dans ces familles. Le souci de l’autre à fait parti de mon éducation.

Ce qui est nouveau, c’est le choc des cultures Nous attirons des gens qui quittent leur pays parce qu’ils ont faim ou qu’ils fuient la guerre. Mais notre mode de vie provoque des conflits internes auprès d’autres cultures dont certains membres voudraient avoir le niveau social occidental sans pour autant lâcher leurs vies de Foi. Cela a des conséquences, l’histoire de Sangatte nous a confrontés à des hommes et des femmes dans des trous à rats en attendant de pouvoir passer en Angleterre. Comment aborder ces gens ? Je n’ai pas la solution, mais aujourd’hui j’en suis ému et bousculé.

Tu es le digne successeur de ta grand-mère ?

Christian de Montaigu

Ma grand-mère n’a jamais été une  “dame de charité” et puis tout a changé. Aujourd’hui on conçoit que les gens que l’on aide nous apportent quelque chose, qu’il y a d’autres façons de vivre, de penser que les nôtres. On conçoit que ce que nous sommes n’est pas forcément valable pour tous, qu’il faut accepter les différences. Un chemin considérable a été parcouru sur la façon d’appréhender l’autre.

Aujourd’hui on est confronté à des gens qui nous sont totalement étrangers et qui, en même temps nous enrichissent de ce qu’ils sont ! Ça c’est nouveau !

En tant que Franciscain te sens-tu plus armé, plus équipé pour t’occuper de ce genre de problème que le commun des mortels qui a juste bon cœur ?

Christian de Montaigu
Oui et non. C’est l’expérience qui arme et apprête. Au début on a des certitudes, on est maladroit, mais petit à petit on écoute, on se laisse envahir.

 

 

Je me souviens d’un jeune qui est retourné dans sa famille d’accueil en sortant de prison. La femme qui l’a accueillie lui a dit : «Je t’ai reçu pour payer ma maison, maintenant que ma maison est payée je n’ai plus besoin de toi».
Je reste un peu naïf, je n’imagine pas que l’on puisse sortir de telles horreurs. (Peut-être que j’en sors moi aussi)
Ce que m’a donné ma grand-mère, c’est ne pas avoir peur des gens différents.


Pourrais-tu maintenant nous parler  de Pâques en tant que Carême, Crucifixion et Résurrection ?

Christian de Montaigu

Ta façon de formuler la question est fondamentalement Chrétienne. En effet, aujourd’hui il n’existe de chemin crucifiant aboutissant à la Résurrection que dans le Christianisme. C’est le sens profond de la Foi chrétienne.

 

 

On fait souvent la comparaison avec le Ramadan, chemin éminemment important de préparation de l’homme dans sa maturité spirituelle ; la différence est que nous, Chrétiens, ne pouvons pas faire l’impasse de la Croix. Ce que le Christ porte pour nous c’est cette Humanité qu’il a prise lui-même. Il y a un lien fondamental entre un Dieu qui s’est fait chair pour que le projet divin nous soit accessible. Il nous devient possible de suivre le Christ avec les conséquences morales sur notre vision des pauvres, du monde, de la politique.avec la conséquence qu’il nous devient difficile de faire n’importe quoi dès lors que l’on touche à la dignité de l’Homme. Et ce chemin-là est le chemin du Christ.

 

 

Le lien fondamental de Dieu à l’Homme est la Résurrection vécue à travers le témoignage des apôtres. Je pense d’ailleurs que ce témoignage est en deçà de ce qui s’est réellement passé. Ce qui s’est passé sous leurs yeux est plus fort encore et permet à chacun d’entre nous de vivre la Résurrection, de la recevoir du Christ en ayant ce point d’appui, et l’espérance particulière d’une rencontre personnelle avec Lui.

 

 

Le témoignage est un jaillissement qui nous permet de nous approprier cette expérience.

C’est le lieu d’Espérance qui se manifeste dès qu’un homme se met debout. Nous sommes des puissances de Résurrection, nous sommes en chemin de Résurrection. Et ce chemin n’a rien à voir avec un pouvoir, une puissance. C’est clair dans les témoignages :  «Nous qui croyions qu’il allait nous sauver, qu’il allait prendre le pouvoir». La Résurrection a à voir avec la Liberté, Dieu nous appelle à une liberté intérieure, liberté de vie et d’humilité.

Évidemment “l’humilité”, le chemin du Christ, est contraire à l’homme. Regarde le jeune homme riche : «Va, vends tout ce que tu as et tu auras un trésor dans le Ciel».

 

 

Le mystère de la Résurrection commence à la naissance du Christ, à Noël, et se poursuit jusqu’à l’Ascension. Dieu a voulu rencontrer l’homme. L’extraordinaire c’est qu’il se soit manifesté par sa Résurrection puisqu’il s’est effacé.

«Je vous ai donné un message, voilà mon chemin, vous êtes libre». S’il ne s’était pas effacé, on imagine Jérusalem avec son gourou.

Si je te comprends bien, selon toi l’Evangile est un peu court ?

Christian de Montaigu

Maintenant nous suivons Quelqu’un. Le livre d’aujourd’hui c’est ce que nous vivons, notre histoire s’écrit avec Jésus-Christ, au quotidien. Quelque part nous avons quitté le livre.

C’était seulement une rampe de lancement ?

Christian de Montaigu

Ce sont les points de référence sur lesquels on a basé notre éthique, nos prières. Aujourd’hui tout est dit dans le Christ : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». Nous suivons Quelqu’un. Ce n’est pas nous qui détenons la Vérité, c’est celui que je suis. J’essaye de le suivre avec mes imperfections. C’est ma vie aujourd’hui avec le Christ qui s’écrit.

Tu dis : «Avec mes imperfections». Y aurait-il une évolution, dans la façon chrétienne d’appréhender l’imperfection, le péché ?

Christian de Montaigu

Dieu nous prend tels que nous sommes, quelle que soit notre culture, nos défauts, nos déviances, nos drames, nos déchirements, nos histoires, nos familles. Nous sommes détenteurs de la vie qui nous a été donné et cette contient une énergie. Cette énergie peut être employé à faire le bien, le mal ou à être tiède : finalement peu importe.

 

 

Par exemple, un converti est toujours étonné de s’apercevoir qu’il a les mêmes défauts, les mêmes péchés, qu’il n’a pas changé mais qu’il peut orienter cette énergie vers ce qu’il croit être le bien. C’est une mutation de l’Être sans que l’Être soit changé.

 

 

Dieu se sert des outils que nous avons en main. Les grands Saints sont ceux qui ont accepté ce qu’ils étaient, qui ont suivi des chemins de conversion, qui ont pu faire apparaître des qualités, des talents autrement, et qui même ont pu retourner des défauts pour en faire des dons aux autres. C’est là aussi un signe de Résurrection.

Ce qui est à chercher n’est plus la Perfection, mais le perfectionnement ? On se rapproche de la réalité, du vécu ?

Christian de Montaigu

Tout à fait. Pour Charles de Foucauld, on a essayé de gommer, mais on n’y est pas arrivé. Pour Saint François, on a essayé de gommer, on n’y est pas arrivé ; on n’a pas pu cacher qu’ils étaient fêtards, qu’ils aimaient la vie, l’argent, et que c‘est justement cette énergie-là qui s’est transformée pour aller vers les pauvres et pour mettre les hommes debout.

Si tu veux bien revenons au texte. Le Christ dit : «Ne me touche pas, je ne suis pas encore remonté au père ». Plus tard il passe à travers les murs, personne ne le reconnait.

 

Christian de Montaigu
Il mange des poissons.

Comment expliques-tu ça ? Comment envisages-tu ce corps de Ressuscité ? Et est-ce que nous sommes promis dans notre vie terrestre à cette 2ème naissance dont il parle à Joseph ? !

 

Christian de Montaigu

Pour l’instant, je trouve une réponse grâce à Thomas. «Si je ne touche pas, si je ne vois pas je ne peux pas croire ».  Il apparait à ses disciples tels qu’il a été, y compris sur la Croix, il a les marques. Que représentent ces clous, ces blessures si ce n’est le poids d’Amour de Dieu aux hommes ? Le bienheureux Thomas a douté pour moi. Je n’ai pas la réponse. J’essaye d’entrer dans cette fascination du Témoignage. Cela fait 2000 ans qu’existe ce Témoignage. Il n’a jamais été contredit au point de disparaître. Il y a bien quelque chose d’extraordinaire qui est porté dans ce témoignage ! Pour moi c’est Thomas et peut-être les témoins d’Emmaüs parce qu’ils ont vu subitement l’Amour se réaliser.

Selon toi, sommes nous tous appelés à passer par la croix pour envisager cette Résurrection ?

Christian de Montaigu

On n’évitera pas le passage parce qu’on ne se connaît pas soi-même. On ne peut pas faire l’impasse de notre vie de tous les jours. C’est difficile d’avoir un prochain, c’est difficile d’avoir un ami, d’avoir une femme, c’est difficile de construire tous les jours, de bâtir, d’avoir un projet, et de dire qu’est-ce que je construis et qu’est-ce que je veux ? C’est aussi la douleur de la mort, de la souffrance. Ce sont des mots qui sont pleins de sens et qui pour certains sont des scandales.

 

 

Est-ce que mon prochain est une joie un sacrement pour moi ou est-ce un loup que je dois dévorer ?

 

 

Et puis il y a le principe des générations. Même le Christ se remet en question à chaque génération. Chaque génération refait un parcours et découvre quelque chose de nouveau en Christ et d’intéressant pour notre humanité.

 

 

On ne peut pas faire l’impasse de cette d’humanité qui a son lot de souffrances.

Est-ce une chance pour l’Eglise d’être dans ce grand état d’appauvrissement ? Est-ce que d’être moins nombreux va galvaniser les Chrétiens qui restent en piste ?

 

Christian de Montaigu

Moi je crois qu’on va être plus en Vérité ; la question est posée, quel est le rôle du Chrétien aujourd’hui ? Que veut dire aujourd’hui «Convertissez le monde, baptisez-les au nom du père et fils», doit-on, quoi qu’il en soit, témoigner de Jésus-Christ jusqu’au bout et on le fera jusqu’au bout.

Le christianisme doit faire son rétablissement, doit s’adapter au monde. L’Église a une chance d’être plus en vérité ; elle est dans une phase où elle va pouvoir être une force de proposition adaptée à son temps. Je me dis qu’il y a des gens qui vivent des valeurs chrétiennes sans être baptisé. La foi est un don de Dieu.

Propos recueillis par Michel Pilorgé

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05 décembre 2006

Numéro de Décembre 2006 : MYSTERE DE LA NATIVITE

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Frère Henri : Voyage en terre franciscaine

Au printemps, je suis allé faire une retraite chez les Franciscains du Havre. Cinq frères dans une grande maison, flanquée d’une chapelle glaciale. Mais quelle chaleur dans leur accueil, quelle joie dans leurs cours ! Voilà le premier volet de ce que j’ai glané.

Michel Pilorgé : À voir ta dégaine on a l'impression d'être devant un marin breton. Qu'est-ce qu'un marin breton fait en Normandie ? Comment es-tu arrivé dans ce monastère du Havre ?

Frère Henri : Beaucoup de Bretons à travers le monde gardent leur mufles.
Je suis né ailleurs de parents bretons, mais j'ai grandi en Bretagne. Quand je suis entré dans l'ordre des Frères Mineurs, j'ai du aller faire mes études à Strasbourg. Ensuite, on m'a demandé d'aller à Rennes, puis à Quimper, et selon les orientations des chapitres, le Provincial m'a demandé de venir ici au Havre.

Tu étais bien à Quimper, mais tu t'es laissé porter par la vague du chapitre jusqu'au Havre ? Tu es venu ici comme curé ?

Non, je suis venu comme frère. Quand je suis arrivé, comme tout frère, j'ai cherché du travail. Je me suis adressé au diocèse. Ils ont souhaité que je sois curé d'une paroisse, ce que je n'ai pas refusé.

À Quimper, tu étais déjà curé ? 

Non à Quimper j'ai été aumônier de lycée et de collège pendant plus de 15 ans. C'est aussi de la pastorale et passionnante. C'est difficile l'adolescence, les questions que se posent tous ces jeunes ! Il faut énormément de disponibilité pour accompagner des gars et des filles de cet âge-là.

Accompagner des naissances…


Oui des accouchements.

Tu as été au contact de jeunes, maintenant tu es en paroisse, une paroisse pauvre ;  je voudrais que tu me dises comment tu leur parles de la Nativité, de l'Épiphanie ; je suppose que tu ne leur parles pas du père Noël ?

Surtout pas. Les fêtes que tu viens d'évoquer,font essentiellement mémoire de la destruction d'un mythe. À quoi bon ce nouveau mythe ? La liturgie est significative de cette évacuation du mythe. Elle pose les signes, elle enseigne vraiment. Avec le Christ, on est en pleine réalité.
Mon premier acte de curé a été de réformer les équipes liturgiques. C'est autour de la liturgie que les Chrétiens sont rassemblés. Premier point : la Nativité n'est pas l'anniversaire de Jésus, on ne fête pas la naissance de Jésus. Nativité ne veut pas dire naissance, nous fêtons le fait qu'il soit né. Dieu s'est fait enfant, c'est ça que l'on fête, le mystère de l'incarnation. Cela décape les couches successives accumulées qui ont fini par masquer la réalité. Cela remet la réalité à nu.

C'est là que le Christianisme se différencie…

D'une façon radicale…

…et inacceptable.

…et inacceptable. Cela explique que les Chrétiens aient été persécutés : Dieu s'est fait homme, c'est inacceptable.

Les Romains pensaient que les Chrétiens étaient athées, non ?

Exactement. Quand on reprend chaque mystère chrétien, tout s'éclaire. On voit Dieu s'incarner, et Marie est la première à le savoir avec l'Annonciation.

Mais elle semble l'oublier ?

Non elle réagit comme une mère. Le mystère chrétien n'est pas en dehors du mystère humain !

Et l'Épiphanie, ces trois rois un peu folkloriques qui arrivent avec des cadeaux, peut-être une galette ?

Pour les Orthodoxes, Noël et l'Epiphanie c'est la même chose. C'est la continuation et l'approfondissement du mystère de l'Incarnation.
La Nativité, le fait que Dieu se fait homme, le fait que la première parole de Dieu soit le cri d'un bébé, voilà la réalité nue. Dieu est proche de nous, tout proche.

Quitte à subir la folie d'Hérode….

Il serait tellement plus simple que Dieu soit dans sa sphère et l'homme dans la sienne. Cette affaire est «scandale pour les juifs, folie pour les païens», dit Saint Paul ; ça fait trembler les puissants, toute civilisation, tout pouvoir. Quant aux païens, ils n'ont aucun élément pour comprendre. Le Christianisme et le Judaïsme cassent la religion établie.

Cassent un système bien réglé ?

Oui, ça met les pyramides à l'envers.

Dans l'Evangile selon Pilate, E.E. Schmidt fait dire à Pilate : «J'ai l'impression qu'il se passe quelque chose qui va faire trembler le monde pour un bout de temps».

C'est ce qui est arrivé. Le Christ a fissuré la base du pouvoir et depuis deux mille ans on essaye de combler la fissure. Les couches mises sur le mystère chrétien sont autant d'éléments pour reboucher les fissures du mystère. On re-paganise. Casser l'idole c'est casser tout ça. Revenir à la réalité.

Le Catholicisme a souvent été taxé d'idolâtrie pour le culte des saints, le culte de la Vierge. N'y a-t-il pas là une ambiguïté ?

Sans doute, mais revenons à l'écriture, replongeons dans la parole de Dieu. Quand on prêche, la facilité, c'est faire de la morale. Parler vraiment de la foi, n'est pas évident. Des blessures camouflées réapparaissent.

Plus tard, après le Mardi gras, on entre en carême. À quoi cela sert, pour quoi faire ?

Revenons à l'Epiphanie. Le Dieu d'Israël s'incarne, devient homme pour toutes les nations, comme le dit Saint Paul. Il n'est plus réservé à un peuple. C'est dans Mathieu que les trois mages apparaissent. Il ne parle pas de rois.  Cette tradition vient d'évangiles apocryphes qui re-paganisent. (Les évangiles canoniques ont été choisis pour leur simplicité). Ces mages représentent toute la création, tout le cosmos.

Mais la création ne cesse de grandir, de se propager, selon la science.


La création est un commencement, une nativité. L'Incarnation, fête de la nativité est la révélation faite d'abord aux bergers. Ce rapport est très beau dans les évangiles entre les anges célestes et les culs-terreux, les près du sol et de leurs bêtes. Par l'arrivée des mages avec leur étoile, c'est toutes les nations, tout l'univers qui arrive. Le monde païen aussi est appelé. Scandale sans précédent.  Christ (qui veut dire roi fils de Dieu) est révélé à tout homme. Il annonce et réalise le salut du monde.

Le salut : c'est le même mot que ce que l'ange dit à Marie ?

C'est la salutation fondamentale dans le monde sémite.  C'est le salamalecum, le shalom hébreu. Que la paix soit avec vous. On ne peut rien comprendre du Christianisme sans aborder le Judaïsme, l'Unique d'Israël. Il est essentiel de revenir aux écritures.

J'ai lu que Jacques Maritain, à la fin de sa vie, aurait dit : « Regardez les Charismatiques et essayez de suivre l'amour ».

Après une longue expérience de vie, on peut dire comme Saint Augustin : «Aime et fais ce que tu veux».
Mais ce n'est pas tout de suite que l'on peut dire ça. L'amour est un mot "tarte à la crème". Il faut toute une expérience humaine, mais c'est vrai qu'il suffit d'aimer. La spiritualité chrétienne n'est pas au-dessus ou ailleurs, elle est dans notre vie, dans notre histoire. Avec les deux testaments pour poser l'histoire face au mythe. La spiritualité chrétienne est très concrète, très lucide sur l'humain. Bernard de Clairvaux conseille à ses moines d'être terre-à-terre ! C'est un critère du discernement : ce qui n'est pas concret, n'est pas en Christ. Il est important de dire de la façon la plus claire, que nous ne sommes plus du tout dans une civilisation chrétienne. Les Chrétiens n'ont plus de repères. Ils se retrouvent à poil devant l'écriture, devant la parole de Dieu.

On a le sentiment d'être revenu avant la naissance du christ…

Tout à fait. Nous Chrétiens du XXIe siècle, Chrétiens en Occident, découvrons à nouveau aujourd'hui la foi en Jésus-Christ. La civilisation dans laquelle nous sommes est réellement païenne et idolâtre. Nous ne sommes plus chez nous dans cette civilisation. Nous sommes minoritaires. Et pourquoi pas ? Ça décape.

Notre époque  a re-pactisé avec le veau d'or…

…qui n'a jamais vraiment disparu. L'Europe a-t-elle vraiment été christianisée ? Oui, sans doute.A-t-elle été vraiment évangélisée ? Non. Je crois qu'il y a une ambiance chrétienne autour de fondamentaux païens. Aujourd'hui, les institutions restent chrétiennes et encore…  Il y a un sens de l'homme spécifiquement chrétien qui est passé dans les structures de nos sociétés, c'est vrai.Le monothéisme a fait de l'homme un Sujet. Le summum de cette notion est en Saint Augustin : si Dieu est unique, nous sommes uniques. D'où la relation de Jésus à sa mère, la distance qu'il impose pour grandir vers le Père. «Qui est ma mère, qui sont mes frères, qui sont mes sœurs, ce sont ceux qui font la volonté du père». Tout être humain devient mon frère, ma mère, tous ceux qui font la volonté du père, bien au-delà du lien du sang. Le salut est une libération du lien du sang. C'est sacrificiel. Le Christ nous libère du sacrifice, il nous permet de grandir pour nous-mêmes. Pour ce que nous sommes.

Dans l'avenir, faudra-t-il réduire la taille des églises ?

On aura toujours besoin de grands espaces. Le Chrétien est un peuple de témoins qui se rassemblent pour célébrer les fameux mystères. Mais la parole de Dieu est rude. La parole de Dieu n'est pas confortable. L'expérience du Dieu se fait au désert, là où il n'y a rien.  Dans le dénuement, le dépouillement, plus que la pauvreté, c'est un processus. Il y  a aussi un autre mystère : la Rédemption. Dans Noël déjà il y a Pâques.

C'est un sacré raccourci !


D'autres l'ont fait. Naître c'est commencer à mourir.  La Nativité du Christ, l'incarnation de Dieu dans notre histoire, c'est l'entrée dans le drame humain, le commencement du chemin de croix.
Noël c'est déjà la Pâques : l'anéantissement de Dieu dans l'humanité pour nous faire remonter dans Sa divinité. C'est la kénose de Dieu.

La deuxième naissance ?

L'ouverture à autre chose. Saint-Paul dans Phillipien II dit : «Lui qui était de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu mais s'est anéanti, devenant serviteur, esclave».
Le temps de l'Avent est une préparation, une attention aux signes. Nous attendons la descente de Dieu dans l'humanité. Le temps du carême est celui de la tension qui monte, de cette tension qui va broyer tout espoir pour faire vivre l'espérance. C'est une errance vers le père. Le Christ va nous libérer de ce qu'est notre drame. C'est un geste concret, un dépouillement et cela ne se fait pas sur la place publique.

C'est la base de la spiritualité des Chartreux.


C'est la base de l'Evangile. La relation à Dieu par la prière est un combat spirituel. Tout le carême est accompagné de grandes manifestations jusqu'aux Rameaux : la montée au calvaire, la kénose, Dieu est mort, Dieu est vivant. Dieu meurt sur la croix. Sur la croix, c'est toute notre humanité qui est crucifiée, les bourreaux, les victimes, les traitres, le pouvoir religieux, le pouvoir politique. Il n'y a plus que l'homme. Il n'y a plus d'autre Sacré que l'homme. Si le Christ n'est pas ressuscité, «Vaine est votre foi», dit Saint Paul. Mieux vaut être athée que croire à ce qui serait redevenu un mythe. Il y aurait un tour de passe-passe, il aurait fait semblant, il se serait foutu de nous.

Ce sont les grands combats médiévaux ?

C'est un grand combat entre Chrétiens. La Résurrection, c'est la brèche ouverte pour toute l'humanité vers le Royaume. Dieu est marqué par l'humanité, éternellement marqué dans sa chair. Si on l'évacue, il n'y a plus rien de chrétien qui tienne.

Et le samedi saint, il ne se passe rien ?

C'est la journée athée. Dieu est mort, il n'y a plus rien, plus de signe, plus de cloches, les églises sont fermées. Le Christ descend aux enfers pour en briser les portes. L'enfer n'est pas imaginaire, c'est l'enfermement pour toujours. Le Christ ouvre à tout jamais. Nous sommes configurés au Christ ressuscité. Nous ne sommes pas ressuscités uniquement après notre mort physique mais déjà ressuscité aujourd'hui. Et pour un Chrétien plus spécifiquement par le baptême. Nous mourons dans l'eau du baptême pour ressurgir vivant.

C'est ici et maintenant. Il le montre par ces quarante jours dans le désert.

Et cinquante jours après Pâques, la Pentecôte. L'effusion de l'Esprit Saint sur les disciples, le Feu, le Souffle, la Vie.

Propos recueillis par Michel Pilorgé


















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