Laurent Terzieff nous a accordé un entretien pour les 4 Saisons (N° 273 - Déc. 2005) "Spécial Paul Claudel" (1868-1955) : Mémoires d'acteurs

N.B. Numéro des 4 Saisons disponible - Tel : 01 53 34 03 31

«C’est entre lui et Dieu le Père»



Michel Pilorgé
Je me souviens de l’époque où vous avez joué avec Alain Cuny Tête d’0r, à l’Odéon. Pour nous autres, élèves comédiens, un évènement essentiel, une éruption volcanique. Je ne connaissais pas du tout la pièce ; et à vrai dire Claudel me semblait très au-dessus de mes possibilités.

Laurent Terzieff
Un auteur que j’ai joué un jour m’a demandé  : «Quelles sont les choses qui ont été les plus importantes, les plus prégnantes ? ». Eh bien c’est Claudel, justement. C’est Louis Laine dans L’Echange, c’est Cébès dans Tête d’Or. Ce sont les rôles qui m’ont le plus marqué.

À des époques très différentes…

Laurent Terzieff
Avec le recul, oui très différentes. Quand on est jeune, il se passe des choses… Vieillir c’est aussi vivre plus lentement. Si je me remémore ce que j’ai pu faire entre 20 et 22 ans, je suis fatigué.
J’ai commencé à jouer à dix-sept ans. Quand j’ai joué L’Echange, j’avais déjà joué dix-sept ou dix-huit pièces dans les petits théâtres, au Babylone, aux Noctambules etc..Les pièces ne duraient pas longtemps ; on jouait au pourcentage trois jours.
Quand j’ai joué L’Echange, j’ai eu l’impression que pour la 1er fois le corps et le verbe marchaient ensemble. Louis Laine fut un déclic. Jusque-là, j’étais dichotomique ou schizophrène. Avec Louis Laine, il y a eu un déclic entre le corps et la parole.

C’était vous ou c’était Claudel ?

Laurent Terzieff
C’était moi, moi. Le texte m’a permis de provoquer un déclic entre le corps et la parole…

Tellement il y a eu identification ?

Laurent Terzieff
Je ne sais pas, je ne peux pas vous dire. J’avais vingt et un ans, l’âge du rôle. Je suis sans doute le premier à avoir eu l’âge du rôle. J’ai eu de la chance.  Dullin l’avait joué. Il s’était fait faire un costume d’Indien avec des flèches. J’ai vu des photos de lui. Je crois que c’est le premier qui l’a joué. Après il y a eu Sacha Pitoëff qui l’a joué avec sa mère ; puis il y a eu Barrault mais avec lui c’était une autre pièce entièrement réécrite.
Nous, nous l’avons créée en plein air au Cloître Saint Séverin. La Ville de Paris avait accepté de couper la rue Saint Jacques derrière le cloître. C’était merveilleux.
Louis Laine est un Indien. C’est un rôle très physique. J’ai compris que le corps est un terrain stratégique, je ne peux rien vous dire de plus.
Cela a été une étape dans ma libération, dans ma vulnérabilité au texte, ma perméabilité. J’ai l’impression qu’ensuite j’ai été physiquement plus poreux aux textes que j’interprétais.

Vous n’avez pu dès lors vous permettre d’interpréter n’importe quoi ?

Laurent Terzieff
De toute façon je me l’étais interdit avant.

Je me souviens des Tricheurs (1958 ). Vous êtes devenu une vedette. Je me souviens des Culottes rouges. À cette époque, vous avez refusé ce vedettariat .

Laurent Terzieff
Oui, moi au départ je voulais être acteur de théâtre. Je n’étais pas contre le fait de faire du cinéma, mais mon engagement, mon choix, c’était le théâtre.

Il est bien difficile de ne pas faire de concessions !

Laurent Terzief
Ce n’est pas tant de faire du cinéma, c’est de ne pas faire n’importe quoi qui importe. Ne pas jouer les sous-produits d’un rôle. Vous avez parlé des Culottes rouges. Je suis très heureux de l’avoir fait. C’est une fable archaïsante populaire. Je suis même fier de l’avoir fait. Aussi fier que d’avoir fait Vanina Vanini avec Rossellini et La Voie Lactée avec Buñuel.

Très beau film d’un mystique qui se dit athée.

Laurent Terzieff
Ce qu’était Buñuel : un athée qui doute de son athéisme.
Quand elle a vu le film, Pascale de Boysson me l’a confirmé. Avec sa culture chrétienne, elle m’a éclairé sur des choses que je n’avais pas comprises.
Une anecdote à propos de Buñuel.  Il disait : «La veille de ma mort, le jour de ma mort (je ne sais pas s’il l’a fait d’ailleurs), je convoquerai un prêtre. Personne ne saura si c’est sérieux ou si c’est un dernier acte de dérision, mon dernier pied de nez à la religion».

Je voudrais que l’on revienne à Claudel, à celui qui se revendique catholique. Sa conversion, le pilier de Notre Dame. N’y a t il pas danger à fréquenter Claudel ?

Laurent Terzieff
Peut-être y a t il dans la magie du texte…
Chaque mot a une saveur, un concret. Les mots les plus simples dans une phrase de Claudel prennent une valeur concrète étonnante. Des mots très simples, mais dans le contexte de la phrase, extraordinaires.

Il dit quelque part  : «J’emploie vos mots, les mots de tous les jours… ».

Laurent Terzieff
C’est tout à fait vrai. Il n’y a aucun mot sophistiqué.
C’est entre lui et Dieu le père.

Donc il y a ce Louis Laine et ensuite cette fulgurance, Tête d’Or. J’ai revu la pièce montée...

Laurent Terzieff
Cette pièce mérite un metteur en scène. Il faut plaider l’auteur. Quand je monte une pièce, je me sens débiteur de mon auteur. Si un texte a une substance, une vraie substance et c’est très rare, il faut se mettre à genoux devant cette substance, et absolument la mettre en vie. Je ne vais pas plaquer mes petites idées philosophiques. En tant que metteur en scène, je suis un interprète.

Ce n’est pas le moindre de vos paradoxes : «En tant que metteur en scène, je suis un interprète».

Laurent Terzieff
Comme un chef d’orchestre qui est un interprète de Mozart, de Beethoven, de Bach. Il ne va pas rajouter des notes à Bach ou à Mozart ? Mais il est chef d’orchestre, il doit mettre en vie cette symphonie, cette sonate ou ce quatuor. Cela demande beaucoup de talent, beaucoup d’imagination. Mettre en scène ce n’est pas faire dire à des auteurs ce qu’ils n’ont pas dit, ce qu’il ne pouvait pas ou ne voulait pas dire à l’époque où ils ont écrit le texte.

Tête d’Or, j’avais pensé «une ascèse touffue».

Laurent Terzieff
Quand j’ai lu le texte, je me suis dit que j’étais devant un texte aussi important qu'une grande pièce de Shakespeare. Le Shakespeare majeur, le Shakespeare de Macbeth, ou d’Hamlet ou une chose comme cela.


Quelqu’un qui apporte un sens au monde, qui en tout cas permet d’en pressentir un ?

Laurent Terzieff
C’est ça. Quand Tête d’Or est au fond du désespoir après la mort de Cébès, il dit : «Il m’est indifférent de vivre ou d’être mort»….

Il a cette phrase merveilleuse quand Simon Agnel étreint l’arbre et dit : «Comme tu tètes vieillard la terre». C’est d’une beauté ! Il n’avait pas encore rencontré son 3e pilier à Notre Dame. C’était l’époque où il faisait l’éloge de Ravachol. Vous savez, Claudel a renié cette pièce.

Laurent Terzieff

Masson qui a fait les décors de la pièce à l’Odéon (et qui l’avait connu) m’a dit : «Heureusement qu’il est devenu chrétien parce que… ». Il s’est discipliné.
Cébès meurt puis il y a la 2ème partie nietzschéenne, prométhéenne. L’homme a tué Dieu et en meurt. J’avais cette chance après avoir joué de voir la 2ème partie. Pascale de Boysson (qui jouait à ce moment-là Becket d’Anouilh au Montparnasse), venait me rejoindre. Elle n’a pas loupé une seule représentation. J’ouvrais le spectacle, ma première phrase était : «Me voici, imbécile, ignorant, homme nouveau devant les choses inconnues… je ne sais rien, et je ne peux rien. Que dire ?, que faire ?...». Suivait un long monologue où s’exprimait toute l’angoisse de l’adolescent : «Pourquoi suis-je né ? Pourquoi suis-je venu au monde ? Qu’est-ce que le monde ? ». Les questions éternelles qui font de l’adolescence un âge tellement difficile. Le génie de Claudel est d’avoir rassemblé tout ce que l’adolescence peut véhiculer d’angoisses.

Propos recueillis par Michel Pilorgé