LES AMOURS DE CHARLES GONZALES


Charles Gonzales, éclectique et lumineux, formé à la discipline du théâtre classique, a découvert le véritable épanouissement de ses aspirations dans la réalisation d’une trilogie consacrée à trois femmes - Camille Claudel, Thérèse d’Avila, Sarah Kane – dont il est l’auteur unique et l’unique interprète.

J’ai particulièrement aimé ta Camille Claudel. Je l’ai vu vivre à travers toi. J’ai été bouleversé par le chemin intérieur de Thérèse d’Avila, cependant tu nous la montres souvent terre-à-terre. Il y a aussi Sarah Kane, pour moi une parfaite inconnue. Je voudrais que tu me parles de ces trois spectacles et de ce qui les relie.

Charles Gonzales : Je ne crois pas que cela soit un spectacle, Je devais le faire. Au Japon, il existe des acteurs hommes, qu’on appelle les Annagatas, qui jouent les rôles des femmes. Il ne s’agit  ni de travestissement ni de confusion sexuelle. Ils estiment que pour interpréter une femme qui a existé et garder la distance nécessaire, il n’est pas possible à une femme de le faire ; ces femmes n’ont pas besoin d’une interprète, si brillante soit-elle.

Enlever l’anecdotique.
Quand j’ai commencé Christian Le Guillochet m’a dit : «Tu vas t’épiler, tu vas te raser».  J’ai répondu : «Absolument pas». Je mets la robe d’une femme et je reste en tant qu’homme (en véritable Annagata) afin que le message puisse passer et toi, public tu puisses voir vivre la femme.
À Wimbledon, la balle part à 250 km/h. Le temps qu’elle arrive à l’adversaire, elle a ralenti, l’adversaire peut, de façon instinctive, calculer comment il va la rattraper. Moi j’envoie Camille en tant qu’homme (c’est une façon de parler), le temps d’arriver, elle devient femme et toi public tu peux en être ému.
En Europe, on a peur de la connotation (soit homosexuelle, soit transsexuelle) pour toutes ces choses qui n’ont rien à voir avec le théâtre. Je crois être le seul Annagata européen. Je ne réfléchis jamais à ce que l’on pourrait penser de moi. S’il circule des bruits cela ne gêne pas, cela m’honore. Premier point, je me sens  proche des femmes (Jean Vilar disait qu’être acteur, ça féminise). Deuxième chose, pour Camille, Thérèse ou Sarah, j’ai l’impression d’être leur petit frère caché dans un placard, un petit frère maudit de par mes souffrances privées quotidiennes. En montrant au public qui elles sont, je pense et panse mes blessures et j’essaie  de guérir les leurs. J’ai  longuement parlé avec Reine Marie Paris qui ne considère que les trente premières années de Camille. Pour Thérèse, Franco l’a  récupéré comme symbole de la nation et l’Eglise a laissé faire. (Franco dormait avec son  bras gauche, ce n’est qu’à sa mort que ce bras momifié est revenu au monastère d’Avila.) Pitié pour elle, pitié pour nous !
Mon spectacle s’intitule : Thérèse d’Avila la femme et non pas Sainte Thérèse d’Avila. La sainteté est un mystère que je respecte , cependant dans l’oeuvre intégrale en espagnol c’est la femme qui hurle au Pape Jules : «Mais aidez-moi !». Le même cri que Camille : «Viens me chercher !». Exactement comme Sarah Kane : «Ecoutez-moi ! Mon oeuvre n’est pas pornographique, elle est de  tradition hellénique des grecs».
Dès qu’on met un foulard, qu’on bâillonne quelqu’un, pour moi ,c’est insupportable.
Qu’est-ce que me pousse à sortir de chez moi à 4 heures de l’après-midi pour arriver à 5 heures au théâtre pour jouer à 20h 30 ? Certains disent : «Cela me fait du bien». Je trouve ça obscène. Cela doit faire du bien avant tout  au public.  Les artistes qui se la jouent artistes c’est insupportable …

C’est un phénomène qui existe souvent chez les peintres.
Depuis toujours je me suis  senti moins comédien ou acteur que poseur d’actes. Je pense qu’être acteur aujourd’hui a un sens que porte Camille, que porte Thérèse, que porte Sarah.
C’est exactement la phrase de Fassbinder à propos de Jean Eustache : «On l’a empêché de créer. Il meurt tout simplement». Quelques jours avant son suicide, il avait placardé sur sa porte un petit mot que son fils m’a montré : «Si je ne réponds pas  c’est que je suis mort». Et Marc François, ce garçon suicidé en septembre dernier parce que, si fou soit-il, si gueulard si caractériels soit-il, le ministère ne lui donnait aucune aide si minime soit-elle. Et le gars allait au charbon tous les jours. C’est intolérable. Je fais une comparaison  entre ces gens qu’on écrase Fassbinder, Marc François ou Pasolini, qu’on fait taire !

Pour leur couper la parole.
Oui, on coupe la parole au théâtre de paroles. C’est terrible. On a coupé les mains de Camille, les mains bandées de Thérèse parce que le pape Jules la prend pour une folle ; tout Avila est contre elle. On la traite de truie, on veut la mettre au bucher. C’est pour ça que j’ai choisi Le Jardin des délices de Jérôme Bosch où tu vois une truie affublée d’un voile de Carmélite, tenu par un homme nu. L’imbécillité de l’inquisition et le génie du peintre. La seule phrase qui ne soit pas de Camille dans mon spectacle c’est : «Mes mains se sont tues». C’est survenu le jour de la première au Lucernaire. J’ai regardé mes mains bandées et c’est sorti, je l’ai gardé. Elle boxe contre sa vie brûlée. Quand Thérèse demande à ses carmélites de se déchausser, de chanter, de danser à la cuisine parce que Dieu est aussi au chaudron et qu’il  aime qu’on danse et qu’on chante : «Prenez les tambourins les filles et mettez des couilles de taureau sous vos robes !» C’est dans mon spectacle. Los cojones, c’est très vulgaire mais c’est la virilité. Elle n’était que douze au Carmel de l’incarnation. Ensuite les bandelettes s’enlèvent.

Elles ont changé le monde de la Foi pour 500 ans.
Certains disent : «Cette histoire de flagellation c’est du masochisme». Mais une femme comme Mona Attoum, aujourd’hui en Angleterre s’introduit en public dans l’anus une caméra chirurgicale, elle la balade, c’est obscène et en même temps, c’est révolutionnaire, ça vise à renverser le monde.On retrouve ça chez Spinoza, chez Derrida. Déconstruire pour rebâtir. Ca s’appelle le body art. À mon sens chez Thérèse cette flagellation n’est pas tant pour se punir de ces rêveries d’onanisme ou d’autre chose mais pour se rappeler au monde que le monde doit être révolutionné. Souviens-toi qu’elle chiait le sang et elle continue dans sa charrette  sur les chemins de Castille pour la faire sa révolution. À la fin de sa vie, elle implore : «Pardonnez-moi de tous mes péchés, mes filles».
France Inter m’a demandé de lire le texte d’un des moines de Tiberine  qu’il  a eu le temps d’écrire juste avant d’être décapité. Il finit en disant : «Je sais que nous allons être exécuté dans trois heures». Je sais que nous allons être exécuté, je pardonne.  Et il signe in Shalla et À dieu. C’est magnifique. C’est le même pardon que l’on retrouve.
Tout à l’heure tu as dis : «Le théâtre est parole, est verbe». On peut lire en Saint Jean :«Et le verbe était avec Dieu et le verbe était Dieu». C’est selon moi le passage de l’esprit à l’incarnation et ça passe par le verbe, par un souffle.

Ce  souffle est musique des mots ! Quand on en sort d’un de tes spectacles, quelque chose en nous se réconcilient, et d’abord la souffrance.

Un bouquin de Georges Steiner La Nostalgie de l’absolu, professeur à Oxford et à Harvard dit que la psychanalytique est un palliatif à la chute de la religion véritable qui a eu lieu à la Renaissance.
Camille se bat sans arrêt, les cordelettes que je tends sur scène est un ring. Elle se bat contre l’invisible. L’invisible rendu visible comme dit Peter Brook. Thérèse se bat aussi, jusqu’à 82 ans avec ses douze soeurs  Elle n’est entendue qu’à toute fin. Sarah Kane enlève ses bandelettes au début du spectacle parce qu’elle ne combat plus l’invisible. Elle combat le visible c’est-à-dire la presse de Thatcher, la censure.

Finalement tu mets en parallèle  Jules II le guerrier, Paul Claudel  et  Margaret Thatcher ?
Tu parles judicieusement, mais pour Camille, n’oublies pas la mère qui a une grande ascendance sur Paul. Dans un texte de 1917, il la déclare morte, cependant elle vit encore 20 ans et Sarah  s’attaque à une meute de chiens.  On parlait pour la première fois de censure en Angleterre.  Le pardon Michel, c’est très important, sinon ça va finir en guerre de religion. On n’est pas à l’abri. Je suis dans le camp de la religion quand cette religion ne devient pas une idéologie.La tolérance, Michel, la TOLERANCE !


Propos recueillis par Michel Pilorgé