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CHRISTIAN DE MONTAIGU, FRERE MINEUR.

Voici le second volet de ma retraite chez les franciscains du Havre ; le premier volet nous rappelait que Noël ne fête pas l’anniversaire du petit Jésus mais est l’annonce que Christ est né ,que Dieu s’est incarné, l’annonce d’une Bonne Nouvelle. Celui-ci nous parle de Pâque ; du Passage, de la Résurrection.

Qui es-tu frère Christian ? Quelle est ta fonction religieuse, sociale ?

Christian de Montaigu

Je suis Franciscain depuis une vingtaine d’années, je suis membre du couvent du Havre. Je suis en charge de la solidarité auprès d’associations caritatives catholiques et aussi d’associations, disons humanismes qui s’occupent des plus démunis.

Tu parles du Secours Populaire ?

Christian de Montaigu

Il y a aussi des associations qui se mobilisent pour le Tiers Monde avec beaucoup de simplicité Je suis en outre aumônier du CCFD sur le diocèse. Le C.C.F.D est une grosse machine qui depuis longtemps touche du doigt des réalités intéressantes comme le commerce équitable.

Je m’intéresse aussi aux questions de l’habitat humanisme. Les grandes barres ont répondu dans l’urgence à des besoins, mais aujourd’hui la mixité, la proximité, le brassage des populations rend les choses difficiles, pas forcément par racisme, simplement par difficulté d’accepter l’autre avec des traditions différentes. Il faut savoir se gêner. Pour le Chrétien, cela veut dire quelque chose ; cela nous met au pied du mur.

Etais-tu préparé à ce genre de problèmes ?

Christian de Montaigu
Tout à l’heure en marchant, on parlait des traces qu’imprime le vécu ; sans doute certaines de ces traces ont orientées mon choix franciscain.
Quand j’étais enfant, ma grand-mère m’emmenait visiter des familles de manouches sédentarisées. J’ai été très tôt confronté aux problèmes d’alcoolisme dans ces familles. Le souci de l’autre à fait parti de mon éducation.

Ce qui est nouveau, c’est le choc des cultures Nous attirons des gens qui quittent leur pays parce qu’ils ont faim ou qu’ils fuient la guerre. Mais notre mode de vie provoque des conflits internes auprès d’autres cultures dont certains membres voudraient avoir le niveau social occidental sans pour autant lâcher leurs vies de Foi. Cela a des conséquences, l’histoire de Sangatte nous a confrontés à des hommes et des femmes dans des trous à rats en attendant de pouvoir passer en Angleterre. Comment aborder ces gens ? Je n’ai pas la solution, mais aujourd’hui j’en suis ému et bousculé.

Tu es le digne successeur de ta grand-mère ?

Christian de Montaigu

Ma grand-mère n’a jamais été une  “dame de charité” et puis tout a changé. Aujourd’hui on conçoit que les gens que l’on aide nous apportent quelque chose, qu’il y a d’autres façons de vivre, de penser que les nôtres. On conçoit que ce que nous sommes n’est pas forcément valable pour tous, qu’il faut accepter les différences. Un chemin considérable a été parcouru sur la façon d’appréhender l’autre.

Aujourd’hui on est confronté à des gens qui nous sont totalement étrangers et qui, en même temps nous enrichissent de ce qu’ils sont ! Ça c’est nouveau !

En tant que Franciscain te sens-tu plus armé, plus équipé pour t’occuper de ce genre de problème que le commun des mortels qui a juste bon cœur ?

Christian de Montaigu
Oui et non. C’est l’expérience qui arme et apprête. Au début on a des certitudes, on est maladroit, mais petit à petit on écoute, on se laisse envahir.

 

 

Je me souviens d’un jeune qui est retourné dans sa famille d’accueil en sortant de prison. La femme qui l’a accueillie lui a dit : «Je t’ai reçu pour payer ma maison, maintenant que ma maison est payée je n’ai plus besoin de toi».
Je reste un peu naïf, je n’imagine pas que l’on puisse sortir de telles horreurs. (Peut-être que j’en sors moi aussi)
Ce que m’a donné ma grand-mère, c’est ne pas avoir peur des gens différents.


Pourrais-tu maintenant nous parler  de Pâques en tant que Carême, Crucifixion et Résurrection ?

Christian de Montaigu

Ta façon de formuler la question est fondamentalement Chrétienne. En effet, aujourd’hui il n’existe de chemin crucifiant aboutissant à la Résurrection que dans le Christianisme. C’est le sens profond de la Foi chrétienne.

 

 

On fait souvent la comparaison avec le Ramadan, chemin éminemment important de préparation de l’homme dans sa maturité spirituelle ; la différence est que nous, Chrétiens, ne pouvons pas faire l’impasse de la Croix. Ce que le Christ porte pour nous c’est cette Humanité qu’il a prise lui-même. Il y a un lien fondamental entre un Dieu qui s’est fait chair pour que le projet divin nous soit accessible. Il nous devient possible de suivre le Christ avec les conséquences morales sur notre vision des pauvres, du monde, de la politique.avec la conséquence qu’il nous devient difficile de faire n’importe quoi dès lors que l’on touche à la dignité de l’Homme. Et ce chemin-là est le chemin du Christ.

 

 

Le lien fondamental de Dieu à l’Homme est la Résurrection vécue à travers le témoignage des apôtres. Je pense d’ailleurs que ce témoignage est en deçà de ce qui s’est réellement passé. Ce qui s’est passé sous leurs yeux est plus fort encore et permet à chacun d’entre nous de vivre la Résurrection, de la recevoir du Christ en ayant ce point d’appui, et l’espérance particulière d’une rencontre personnelle avec Lui.

 

 

Le témoignage est un jaillissement qui nous permet de nous approprier cette expérience.

C’est le lieu d’Espérance qui se manifeste dès qu’un homme se met debout. Nous sommes des puissances de Résurrection, nous sommes en chemin de Résurrection. Et ce chemin n’a rien à voir avec un pouvoir, une puissance. C’est clair dans les témoignages :  «Nous qui croyions qu’il allait nous sauver, qu’il allait prendre le pouvoir». La Résurrection a à voir avec la Liberté, Dieu nous appelle à une liberté intérieure, liberté de vie et d’humilité.

Évidemment “l’humilité”, le chemin du Christ, est contraire à l’homme. Regarde le jeune homme riche : «Va, vends tout ce que tu as et tu auras un trésor dans le Ciel».

 

 

Le mystère de la Résurrection commence à la naissance du Christ, à Noël, et se poursuit jusqu’à l’Ascension. Dieu a voulu rencontrer l’homme. L’extraordinaire c’est qu’il se soit manifesté par sa Résurrection puisqu’il s’est effacé.

«Je vous ai donné un message, voilà mon chemin, vous êtes libre». S’il ne s’était pas effacé, on imagine Jérusalem avec son gourou.

Si je te comprends bien, selon toi l’Evangile est un peu court ?

Christian de Montaigu

Maintenant nous suivons Quelqu’un. Le livre d’aujourd’hui c’est ce que nous vivons, notre histoire s’écrit avec Jésus-Christ, au quotidien. Quelque part nous avons quitté le livre.

C’était seulement une rampe de lancement ?

Christian de Montaigu

Ce sont les points de référence sur lesquels on a basé notre éthique, nos prières. Aujourd’hui tout est dit dans le Christ : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». Nous suivons Quelqu’un. Ce n’est pas nous qui détenons la Vérité, c’est celui que je suis. J’essaye de le suivre avec mes imperfections. C’est ma vie aujourd’hui avec le Christ qui s’écrit.

Tu dis : «Avec mes imperfections». Y aurait-il une évolution, dans la façon chrétienne d’appréhender l’imperfection, le péché ?

Christian de Montaigu

Dieu nous prend tels que nous sommes, quelle que soit notre culture, nos défauts, nos déviances, nos drames, nos déchirements, nos histoires, nos familles. Nous sommes détenteurs de la vie qui nous a été donné et cette contient une énergie. Cette énergie peut être employé à faire le bien, le mal ou à être tiède : finalement peu importe.

 

 

Par exemple, un converti est toujours étonné de s’apercevoir qu’il a les mêmes défauts, les mêmes péchés, qu’il n’a pas changé mais qu’il peut orienter cette énergie vers ce qu’il croit être le bien. C’est une mutation de l’Être sans que l’Être soit changé.

 

 

Dieu se sert des outils que nous avons en main. Les grands Saints sont ceux qui ont accepté ce qu’ils étaient, qui ont suivi des chemins de conversion, qui ont pu faire apparaître des qualités, des talents autrement, et qui même ont pu retourner des défauts pour en faire des dons aux autres. C’est là aussi un signe de Résurrection.

Ce qui est à chercher n’est plus la Perfection, mais le perfectionnement ? On se rapproche de la réalité, du vécu ?

Christian de Montaigu

Tout à fait. Pour Charles de Foucauld, on a essayé de gommer, mais on n’y est pas arrivé. Pour Saint François, on a essayé de gommer, on n’y est pas arrivé ; on n’a pas pu cacher qu’ils étaient fêtards, qu’ils aimaient la vie, l’argent, et que c‘est justement cette énergie-là qui s’est transformée pour aller vers les pauvres et pour mettre les hommes debout.

Si tu veux bien revenons au texte. Le Christ dit : «Ne me touche pas, je ne suis pas encore remonté au père ». Plus tard il passe à travers les murs, personne ne le reconnait.

 

Christian de Montaigu
Il mange des poissons.

Comment expliques-tu ça ? Comment envisages-tu ce corps de Ressuscité ? Et est-ce que nous sommes promis dans notre vie terrestre à cette 2ème naissance dont il parle à Joseph ? !

 

Christian de Montaigu

Pour l’instant, je trouve une réponse grâce à Thomas. «Si je ne touche pas, si je ne vois pas je ne peux pas croire ».  Il apparait à ses disciples tels qu’il a été, y compris sur la Croix, il a les marques. Que représentent ces clous, ces blessures si ce n’est le poids d’Amour de Dieu aux hommes ? Le bienheureux Thomas a douté pour moi. Je n’ai pas la réponse. J’essaye d’entrer dans cette fascination du Témoignage. Cela fait 2000 ans qu’existe ce Témoignage. Il n’a jamais été contredit au point de disparaître. Il y a bien quelque chose d’extraordinaire qui est porté dans ce témoignage ! Pour moi c’est Thomas et peut-être les témoins d’Emmaüs parce qu’ils ont vu subitement l’Amour se réaliser.

Selon toi, sommes nous tous appelés à passer par la croix pour envisager cette Résurrection ?

Christian de Montaigu

On n’évitera pas le passage parce qu’on ne se connaît pas soi-même. On ne peut pas faire l’impasse de notre vie de tous les jours. C’est difficile d’avoir un prochain, c’est difficile d’avoir un ami, d’avoir une femme, c’est difficile de construire tous les jours, de bâtir, d’avoir un projet, et de dire qu’est-ce que je construis et qu’est-ce que je veux ? C’est aussi la douleur de la mort, de la souffrance. Ce sont des mots qui sont pleins de sens et qui pour certains sont des scandales.

 

 

Est-ce que mon prochain est une joie un sacrement pour moi ou est-ce un loup que je dois dévorer ?

 

 

Et puis il y a le principe des générations. Même le Christ se remet en question à chaque génération. Chaque génération refait un parcours et découvre quelque chose de nouveau en Christ et d’intéressant pour notre humanité.

 

 

On ne peut pas faire l’impasse de cette d’humanité qui a son lot de souffrances.

Est-ce une chance pour l’Eglise d’être dans ce grand état d’appauvrissement ? Est-ce que d’être moins nombreux va galvaniser les Chrétiens qui restent en piste ?

 

Christian de Montaigu

Moi je crois qu’on va être plus en Vérité ; la question est posée, quel est le rôle du Chrétien aujourd’hui ? Que veut dire aujourd’hui «Convertissez le monde, baptisez-les au nom du père et fils», doit-on, quoi qu’il en soit, témoigner de Jésus-Christ jusqu’au bout et on le fera jusqu’au bout.

Le christianisme doit faire son rétablissement, doit s’adapter au monde. L’Église a une chance d’être plus en vérité ; elle est dans une phase où elle va pouvoir être une force de proposition adaptée à son temps. Je me dis qu’il y a des gens qui vivent des valeurs chrétiennes sans être baptisé. La foi est un don de Dieu.

Propos recueillis par Michel Pilorgé