LA_NATIVITE


Frère Henri : Voyage en terre franciscaine

Au printemps, je suis allé faire une retraite chez les Franciscains du Havre. Cinq frères dans une grande maison, flanquée d’une chapelle glaciale. Mais quelle chaleur dans leur accueil, quelle joie dans leurs cours ! Voilà le premier volet de ce que j’ai glané.

Michel Pilorgé : À voir ta dégaine on a l'impression d'être devant un marin breton. Qu'est-ce qu'un marin breton fait en Normandie ? Comment es-tu arrivé dans ce monastère du Havre ?

Frère Henri : Beaucoup de Bretons à travers le monde gardent leur mufles.
Je suis né ailleurs de parents bretons, mais j'ai grandi en Bretagne. Quand je suis entré dans l'ordre des Frères Mineurs, j'ai du aller faire mes études à Strasbourg. Ensuite, on m'a demandé d'aller à Rennes, puis à Quimper, et selon les orientations des chapitres, le Provincial m'a demandé de venir ici au Havre.

Tu étais bien à Quimper, mais tu t'es laissé porter par la vague du chapitre jusqu'au Havre ? Tu es venu ici comme curé ?

Non, je suis venu comme frère. Quand je suis arrivé, comme tout frère, j'ai cherché du travail. Je me suis adressé au diocèse. Ils ont souhaité que je sois curé d'une paroisse, ce que je n'ai pas refusé.

À Quimper, tu étais déjà curé ? 

Non à Quimper j'ai été aumônier de lycée et de collège pendant plus de 15 ans. C'est aussi de la pastorale et passionnante. C'est difficile l'adolescence, les questions que se posent tous ces jeunes ! Il faut énormément de disponibilité pour accompagner des gars et des filles de cet âge-là.

Accompagner des naissances…


Oui des accouchements.

Tu as été au contact de jeunes, maintenant tu es en paroisse, une paroisse pauvre ;  je voudrais que tu me dises comment tu leur parles de la Nativité, de l'Épiphanie ; je suppose que tu ne leur parles pas du père Noël ?

Surtout pas. Les fêtes que tu viens d'évoquer,font essentiellement mémoire de la destruction d'un mythe. À quoi bon ce nouveau mythe ? La liturgie est significative de cette évacuation du mythe. Elle pose les signes, elle enseigne vraiment. Avec le Christ, on est en pleine réalité.
Mon premier acte de curé a été de réformer les équipes liturgiques. C'est autour de la liturgie que les Chrétiens sont rassemblés. Premier point : la Nativité n'est pas l'anniversaire de Jésus, on ne fête pas la naissance de Jésus. Nativité ne veut pas dire naissance, nous fêtons le fait qu'il soit né. Dieu s'est fait enfant, c'est ça que l'on fête, le mystère de l'incarnation. Cela décape les couches successives accumulées qui ont fini par masquer la réalité. Cela remet la réalité à nu.

C'est là que le Christianisme se différencie…

D'une façon radicale…

…et inacceptable.

…et inacceptable. Cela explique que les Chrétiens aient été persécutés : Dieu s'est fait homme, c'est inacceptable.

Les Romains pensaient que les Chrétiens étaient athées, non ?

Exactement. Quand on reprend chaque mystère chrétien, tout s'éclaire. On voit Dieu s'incarner, et Marie est la première à le savoir avec l'Annonciation.

Mais elle semble l'oublier ?

Non elle réagit comme une mère. Le mystère chrétien n'est pas en dehors du mystère humain !

Et l'Épiphanie, ces trois rois un peu folkloriques qui arrivent avec des cadeaux, peut-être une galette ?

Pour les Orthodoxes, Noël et l'Epiphanie c'est la même chose. C'est la continuation et l'approfondissement du mystère de l'Incarnation.
La Nativité, le fait que Dieu se fait homme, le fait que la première parole de Dieu soit le cri d'un bébé, voilà la réalité nue. Dieu est proche de nous, tout proche.

Quitte à subir la folie d'Hérode….

Il serait tellement plus simple que Dieu soit dans sa sphère et l'homme dans la sienne. Cette affaire est «scandale pour les juifs, folie pour les païens», dit Saint Paul ; ça fait trembler les puissants, toute civilisation, tout pouvoir. Quant aux païens, ils n'ont aucun élément pour comprendre. Le Christianisme et le Judaïsme cassent la religion établie.

Cassent un système bien réglé ?

Oui, ça met les pyramides à l'envers.

Dans l'Evangile selon Pilate, E.E. Schmidt fait dire à Pilate : «J'ai l'impression qu'il se passe quelque chose qui va faire trembler le monde pour un bout de temps».

C'est ce qui est arrivé. Le Christ a fissuré la base du pouvoir et depuis deux mille ans on essaye de combler la fissure. Les couches mises sur le mystère chrétien sont autant d'éléments pour reboucher les fissures du mystère. On re-paganise. Casser l'idole c'est casser tout ça. Revenir à la réalité.

Le Catholicisme a souvent été taxé d'idolâtrie pour le culte des saints, le culte de la Vierge. N'y a-t-il pas là une ambiguïté ?

Sans doute, mais revenons à l'écriture, replongeons dans la parole de Dieu. Quand on prêche, la facilité, c'est faire de la morale. Parler vraiment de la foi, n'est pas évident. Des blessures camouflées réapparaissent.

Plus tard, après le Mardi gras, on entre en carême. À quoi cela sert, pour quoi faire ?

Revenons à l'Epiphanie. Le Dieu d'Israël s'incarne, devient homme pour toutes les nations, comme le dit Saint Paul. Il n'est plus réservé à un peuple. C'est dans Mathieu que les trois mages apparaissent. Il ne parle pas de rois.  Cette tradition vient d'évangiles apocryphes qui re-paganisent. (Les évangiles canoniques ont été choisis pour leur simplicité). Ces mages représentent toute la création, tout le cosmos.

Mais la création ne cesse de grandir, de se propager, selon la science.


La création est un commencement, une nativité. L'Incarnation, fête de la nativité est la révélation faite d'abord aux bergers. Ce rapport est très beau dans les évangiles entre les anges célestes et les culs-terreux, les près du sol et de leurs bêtes. Par l'arrivée des mages avec leur étoile, c'est toutes les nations, tout l'univers qui arrive. Le monde païen aussi est appelé. Scandale sans précédent.  Christ (qui veut dire roi fils de Dieu) est révélé à tout homme. Il annonce et réalise le salut du monde.

Le salut : c'est le même mot que ce que l'ange dit à Marie ?

C'est la salutation fondamentale dans le monde sémite.  C'est le salamalecum, le shalom hébreu. Que la paix soit avec vous. On ne peut rien comprendre du Christianisme sans aborder le Judaïsme, l'Unique d'Israël. Il est essentiel de revenir aux écritures.

J'ai lu que Jacques Maritain, à la fin de sa vie, aurait dit : « Regardez les Charismatiques et essayez de suivre l'amour ».

Après une longue expérience de vie, on peut dire comme Saint Augustin : «Aime et fais ce que tu veux».
Mais ce n'est pas tout de suite que l'on peut dire ça. L'amour est un mot "tarte à la crème". Il faut toute une expérience humaine, mais c'est vrai qu'il suffit d'aimer. La spiritualité chrétienne n'est pas au-dessus ou ailleurs, elle est dans notre vie, dans notre histoire. Avec les deux testaments pour poser l'histoire face au mythe. La spiritualité chrétienne est très concrète, très lucide sur l'humain. Bernard de Clairvaux conseille à ses moines d'être terre-à-terre ! C'est un critère du discernement : ce qui n'est pas concret, n'est pas en Christ. Il est important de dire de la façon la plus claire, que nous ne sommes plus du tout dans une civilisation chrétienne. Les Chrétiens n'ont plus de repères. Ils se retrouvent à poil devant l'écriture, devant la parole de Dieu.

On a le sentiment d'être revenu avant la naissance du christ…

Tout à fait. Nous Chrétiens du XXIe siècle, Chrétiens en Occident, découvrons à nouveau aujourd'hui la foi en Jésus-Christ. La civilisation dans laquelle nous sommes est réellement païenne et idolâtre. Nous ne sommes plus chez nous dans cette civilisation. Nous sommes minoritaires. Et pourquoi pas ? Ça décape.

Notre époque  a re-pactisé avec le veau d'or…

…qui n'a jamais vraiment disparu. L'Europe a-t-elle vraiment été christianisée ? Oui, sans doute.A-t-elle été vraiment évangélisée ? Non. Je crois qu'il y a une ambiance chrétienne autour de fondamentaux païens. Aujourd'hui, les institutions restent chrétiennes et encore…  Il y a un sens de l'homme spécifiquement chrétien qui est passé dans les structures de nos sociétés, c'est vrai.Le monothéisme a fait de l'homme un Sujet. Le summum de cette notion est en Saint Augustin : si Dieu est unique, nous sommes uniques. D'où la relation de Jésus à sa mère, la distance qu'il impose pour grandir vers le Père. «Qui est ma mère, qui sont mes frères, qui sont mes sœurs, ce sont ceux qui font la volonté du père». Tout être humain devient mon frère, ma mère, tous ceux qui font la volonté du père, bien au-delà du lien du sang. Le salut est une libération du lien du sang. C'est sacrificiel. Le Christ nous libère du sacrifice, il nous permet de grandir pour nous-mêmes. Pour ce que nous sommes.

Dans l'avenir, faudra-t-il réduire la taille des églises ?

On aura toujours besoin de grands espaces. Le Chrétien est un peuple de témoins qui se rassemblent pour célébrer les fameux mystères. Mais la parole de Dieu est rude. La parole de Dieu n'est pas confortable. L'expérience du Dieu se fait au désert, là où il n'y a rien.  Dans le dénuement, le dépouillement, plus que la pauvreté, c'est un processus. Il y  a aussi un autre mystère : la Rédemption. Dans Noël déjà il y a Pâques.

C'est un sacré raccourci !


D'autres l'ont fait. Naître c'est commencer à mourir.  La Nativité du Christ, l'incarnation de Dieu dans notre histoire, c'est l'entrée dans le drame humain, le commencement du chemin de croix.
Noël c'est déjà la Pâques : l'anéantissement de Dieu dans l'humanité pour nous faire remonter dans Sa divinité. C'est la kénose de Dieu.

La deuxième naissance ?

L'ouverture à autre chose. Saint-Paul dans Phillipien II dit : «Lui qui était de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu mais s'est anéanti, devenant serviteur, esclave».
Le temps de l'Avent est une préparation, une attention aux signes. Nous attendons la descente de Dieu dans l'humanité. Le temps du carême est celui de la tension qui monte, de cette tension qui va broyer tout espoir pour faire vivre l'espérance. C'est une errance vers le père. Le Christ va nous libérer de ce qu'est notre drame. C'est un geste concret, un dépouillement et cela ne se fait pas sur la place publique.

C'est la base de la spiritualité des Chartreux.


C'est la base de l'Evangile. La relation à Dieu par la prière est un combat spirituel. Tout le carême est accompagné de grandes manifestations jusqu'aux Rameaux : la montée au calvaire, la kénose, Dieu est mort, Dieu est vivant. Dieu meurt sur la croix. Sur la croix, c'est toute notre humanité qui est crucifiée, les bourreaux, les victimes, les traitres, le pouvoir religieux, le pouvoir politique. Il n'y a plus que l'homme. Il n'y a plus d'autre Sacré que l'homme. Si le Christ n'est pas ressuscité, «Vaine est votre foi», dit Saint Paul. Mieux vaut être athée que croire à ce qui serait redevenu un mythe. Il y aurait un tour de passe-passe, il aurait fait semblant, il se serait foutu de nous.

Ce sont les grands combats médiévaux ?

C'est un grand combat entre Chrétiens. La Résurrection, c'est la brèche ouverte pour toute l'humanité vers le Royaume. Dieu est marqué par l'humanité, éternellement marqué dans sa chair. Si on l'évacue, il n'y a plus rien de chrétien qui tienne.

Et le samedi saint, il ne se passe rien ?

C'est la journée athée. Dieu est mort, il n'y a plus rien, plus de signe, plus de cloches, les églises sont fermées. Le Christ descend aux enfers pour en briser les portes. L'enfer n'est pas imaginaire, c'est l'enfermement pour toujours. Le Christ ouvre à tout jamais. Nous sommes configurés au Christ ressuscité. Nous ne sommes pas ressuscités uniquement après notre mort physique mais déjà ressuscité aujourd'hui. Et pour un Chrétien plus spécifiquement par le baptême. Nous mourons dans l'eau du baptême pour ressurgir vivant.

C'est ici et maintenant. Il le montre par ces quarante jours dans le désert.

Et cinquante jours après Pâques, la Pentecôte. L'effusion de l'Esprit Saint sur les disciples, le Feu, le Souffle, la Vie.

Propos recueillis par Michel Pilorgé